Hommage à Anna Politkovskaïa: un combat plus que jamais d’actualité 

Anna Politkovskaïa, éminente journaliste et auteure, écrivait des articles pour la Novaïa Gazeta, un média indépendant russe dirigé par Dmitri Mouratov, lauréat du prix Nobel de la paix en 2021. Petit à petit, Anna et la Novaïa Gazeta ont été les cibles d’attaques de plus en plus fréquentes de la part du gouvernement russe. Elle a été assassinée à Moscou le 7 octobre 2006.

Nous lui rendons hommage chaque année le 7 octobre et célébrons l’héritage qu’elle a laissé derrière elle. Année après année, nous ne pouvons que constater à quel point la situation continue de se dégrader pour les médias indépendants en Russie. Son assassinat a marqué le début de l’accélération d’une lamentable tendance à faire taire les voix des opposants au gouvernement russe, des militants des ONG et des journalistes.

Pourquoi l’année 2022 est différente

Cette année, l’hommage du 7 octobre prend une tout autre dimension. La guerre à grande échelle contre l’Ukraine déclenchée le 24 février par la Russie a changé la donne, en Russie comme dans le reste du monde.

Cette année, les implications de l’absence de journalisme critique et de médias indépendants apparaissent plus évidentes que jamais. La Russie n’a jamais eu autant besoin de personnes comme Anna Politkovskaïa.

Répression sévère

L’oppression exercée par l’État russe sur le journal Novaïa Gazeta a atteint son apogée cette année. En mars, le gouvernement a adressé un deuxième avertissement officiel au journal avant de le fermer totalement en septembre. Pressentant un danger imminent, la plupart des employés avaient pris les devants et quitté la Russie pour créer la nouvelle Novaïa Gazeta Europe.

De plus, des lois générales de censure sont entrées en vigueur en Russie début mars et ont depuis été renforcées à plusieurs reprises. Plus de 130 médias ont été déclarés «agents étrangers».

Au cœur des ténèbres

Alors que la Russie s’enfonce de plus en plus profondément dans la guerre, ce sont son tissu social, ses valeurs éthiques et son intégrité qui sont désormais en jeu.

Chaque semaine, nous analysons les tendances de la sphère informationnelle russe. Notre base de données recense la désinformation diffusée par la télévision d’État russe, dans les journaux à grand tirage, sur les principales plateformes en ligne et ailleurs.

Pendant des années, le Kremlin a tenu un discours répétitif: «L’Occident est mauvais. Nous sommes fantastiques». Regarder les principales chaînes russes exigeait d’avoir le cœur bien accroché mais était somme toute supportable.

Aujourd’hui, alors que la guerre bat son plein, des personnalités haut placées emplissent l’espace informationnel de calomnies plus méprisables les unes que les autres visant en particulier les Ukrainiens. Elles font l’éloge de la famine et de la récession économique, profèrent de dangereuses menaces nucléaires que l’on avait jamais entendues même au plus fort de la Guerre froide et tiennent des propos délirants en appelant à lancer des frappes nucléaires sur les funérailles de la reine Elizabeth. Mais le pire de tout est peut-être les appels directs au génocide des Ukrainiens, à l’éradication de l’Ukraine en tant que pays, et même à sa destruction nucléaire. L’espace médiatique n’est pas seulement militarisé. Il est devenu indécent.

Les mots tuent

Il existe une forte corrélation entre la dégradation du journalisme dans les médias d’État russes et l’éloge de la supériorité russe et de la brutalité par les soldats sur le champ de bataille. Les mauvais traitements infligés aux civils, la torture, les exécutions arbitraires et les abus trouvent tous leur source dans la déshumanisation de l’adversaire. C’est un phénomène bien connu, mais la Russie en use et en abuse.

Anna Politkovskaïa s’est fait un nom en allant sur le terrain et en interviewant, en rendant compte et en rapportant la réalité des faits. Elle a fait comprendre à de nombreux Russes les horreurs des guerres tchétchènes des années 90 et la situation des années 2000. Ce n’est un secret pour personne, pendant de nombreuses années la Novaïa Gazeta a été lue avec le plus grand intérêt par l’intelligentsia et les universitaires russes, mais aussi par les élites de l’État qui voulaient obtenir des informations crédibles dans un environnement saturé de propagande et de fausses informations.

En ce 7 octobre, honorons la mémoire d’Anna Politkovskaïa en reprenant ses mots:

«Nous vivons à une époque où les valeurs normales ont été inversées. Le bien est considéré comme le mal, et le mal comme le bien»

«Poutine, après avoir obtenu un pouvoir énorme de manière accidentelle, en a fait usage avec des conséquences catastrophiques pour la Russie. Et je ne l’aime pas, parce qu’il n’aime pas le peuple. Il ne nous supporte pas. Il nous méprise. Pour lui, nous ne sommes qu’un moyen, un simple outil lui permettant de réaliser ses ambitions personnelles en termes de pouvoir. Il peut donc nous faire tout ce qu’il veut, jouer avec nous comme bon lui semble et nous détruire si tel est son désir. Pour lui, nous ne sommes personne. Et lui, après avoir accidentellement atteint le sommet, se considère maintenant comme un roi et un dieu, que tout le monde devrait vénérer et craindre.»

CLAUSE DE NON-RESPONSABILITÉ

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