Le vent souffle vers l’Est : la vulnérabilité des jeunes Africains face à la propagande anti-occidentale

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Pour explorer le degré de perméabilité face à la propagande anti-occidentale auprès de la jeunesse en Afrique subsaharienne, nous avons mené une enquête de terrain consistant en une recherche qualitative de type entretiens semi-structurés avec 85 jeunes (de 18 à 30 ans) représentant les pays membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), le Tchad et la Mauritanie, soit au total 17 pays. L’enquête s’est déroulée en juin et septembre 2023. L’échantillon obéit à l’impératif de la diversité (des hommes et des femmes, des musulmans, des chrétiens et des animistes, la représentation des grands groupes ethniques etc…).

Que peut-on retenir de cette enquête?

D’abord, que la quasi-totalité des interviewés se déclarent profondément mécontents de leur situation sociale et économique et que la faute pour cette situation est partagée entre leurs dirigeants et, comme un chômeur guinéen le dit, « les anciennes puissances coloniales qui continuent à nous assujettir ».

Ensuite, que la « situation désespérée » (étudiante sénégalaise) des jeunes Africains légitimerait « toute action, toute activité qui nous permette de survire » (pâtissière malienne). Pour certains, rejoindre les « maquis » (un euphémisme par lequel on désigne les mouvements politico-militaire islamistes) serait en fin de compte « une solution pour s’arracher à la famine, de plus en plus insupportable, surtout au Sahel rural » (médecin tchadien). Mais pour la plupart, le cours actuel des événements, notamment avec le « départ forcé de la France de plusieurs pays » (étudiant togolais), serait de nature à nourrir des espoirs.

Ce sont justement ces espoirs qui constituent le terreau de la propagande du Kremlin depuis plus d’une décennie. Car pour une bonne partie des sujets interrogés, il y a eu un « réveil » depuis qu’ils se sont mis à consulter les sites et à s’abonner aux réseaux sociaux où « est dite la vérité. Certes, « incommode pour les Français, les Américains et leurs amis, mais il s’agit bien de la Vérité » (restaurateur ivoirien). De moins en moins disposés à suivre les médias officiels, les jeunes interviewés s’informent quasi-exclusivement à travers les groupes Facebook, TikTok, Telegram etc. et se sont abonnés aux flux des médias sociaux dont la propagande antieuropéenne et antiaméricaine est leur principale raison d’exister. Faisant des clins d’œil aux illustres « résistants anticoloniaux, tels Ahmed Sékou-Touré ou Kwame Nkrumah » (enseignant béninois), les propagandistes du Kremlin s’efforcent de montrer que le tournant actuel « des pays ayant choisi de libérer pour de vrai du joug colonial, comme le Niger, le Burkina et le Mali » (étudiant cap-verdien) s’inscrit dans la continuité historique des années 1960-1970, lorsqu’une série de régimes de l’Afrique subsaharienne se sont tournés vers Moscou. Adhérer aux réseaux numériques tissés par les influenceurs pro-russes est devenu « un acte de normalité » (agriculteur bissao-guinéen), car même si « les Russes font à leur tour leur propagande, elle est à notre profit, elle nous donne de l’espoir » (vendeuse nigériane). L’une des qualités de cette propagande, qui ne passe donc pas sans être reconnue pour ce qu’elle est, est « d’être juste, d’être au profit des peuples d’Afrique » (chômeur burkinabé).

Nourrie d’informations et d’opinions radicales, la vérité parallèle, qui opère par le manichéisme et la production permanente de boucs émissaires, est devenue pour nos interviewés une raison suffisamment importante pour se positionner et pour agir « contre les anciens et nouveaux empires » (instituteur, Gambie) et « pas forcément pour les Russes ou pour les Chinois » (garagiste libérien). Mais, coïncidence, « dans la plupart des cas, ça revient à la même chose » (journaliste ghanéenne).

Des sociétés exposées à une propagande féroce et efficace alimentée par des griefs existants

Pour commencer, il convient d’abord de noter que plusieurs enquêtes ont montré que de multiples facteurs convergent et affectent la capacité des institutions occidentales à persuader les gouvernements africains de leurs bonnes intentions[1].

Parmi ces facteurs, il faut compter tout d’abord l’anti-néocolonialisme très enraciné idéologiquement qui vient d’être reconfirmé par les réactions publiques en réponse à la vague des coups d’Etat perpétrés entre 2020 et 2023 en Guinée, au Mali, au Burkina Faso, au Gabon et au Niger. Perçus comme étant dirigés par les leaders soutenus par les pays occidentaux et notamment par la France, ces coups ont bénéficié d’un large soutien populaire dans beaucoup d’autres pays de l’Afrique subsaharienne. Tout constitutionnellement illégitimes qu’ils soient, les gouvernements provisoires ou transitionnels nommés par les juntes ayant pris le pouvoir bénéficient d’un degré de soutien implicite ou explicite bien plus élevé que les régimes antérieurs renversés[2].

À cela s’ajoute l’arrivée des réseaux sociaux, devenus une source principale d’information, qui ne fait qu’accélérer le phénomène.

Fortement investie dans la désinformation systématique, le Russie poutinienne a octroyé des moyens financiers et humains importants pour la propagation permanente du sentiment anti-occidental, tout particulièrement dans les pays sahéliens et en Afrique centrale. L’éventail des outils affrétés par Moscou est vaste et divers, allant des moyens plus classiques (tels les bombardements communicationnels à travers les ambassades, les consulats, les chambres de commerce et les entreprises russes installés en Afrique) aux stratégies disruptives, comme, par exemple, la création de milliers de faux comptes sur les réseaux sociaux à travers lesquels on sature les réseaux d’informations tronquées. Hyper-spécialisés dans ces opérations, les influenceurs du Kremlin travaillent sur la base d’une répartition minutieuse des tâches, selon les pays/régions/communautés visées, avec une différenciation des profils entre les plus acharnés et les moins incisifs, et avec une adaptation par rapport aux types de publics auxquels ils s’adressent (jeunes, femmes, musulmans/chrétiens, étudiants, etc.). Cette approche leur permet de simuler un sentiment de proximité avec les groupes ou les usagers individuels ciblés et de créer un climat de confiance, en nourrissant l’illusion d’une cause communément partagée.

Face à une propagande anti-occidentale qui ne cesse de montrer du doigt le néocolonialisme et l’impérialisme comme étant la première et la dernière raison de tous les malheurs de l’Afrique, les gouvernements des pays de la région choisissent souvent la voie confortable du silence ou de l’acquiescement implicite et parfois même explicite, en essayant de surfer aussi sur la vague d’indignation publique[3].

Les jeunes Africains tendent-ils vraiment l’oreille aux discours anti-occidentaux ?

Les jeunes Africains semblent avoir largement assimilé les éléments de la propagande anti-occidentale et être de plus en plus convaincus que la situation difficile voire même désespérée de leurs pays est due avant tout à la présence et aux actions des pays « du Nord » et notamment des anciennes puissances coloniales, dont la France. Cela explique au moins en partie leur conduite qui consiste à adouber les leaders nationaux ayant des discours antieuropéens et antiaméricains et à éprouver de la sympathie pour les puissances rivales de l’Occident.

Cette enquête nous permet néanmoins de constater que ces sentiments anti-occidentaux ne sont pas systématiquement accompagnés par une identification avec l’idéologie et les aspirations géopolitiques russes, chinoises ou autres. En fait, les jeunes Africains adhèrent à la propagande anti-occidentale plutôt d’une manière mécanique : ils disent « préférer les Russes aux Français » seulement puisqu’ils pensent que ces derniers sont responsables de la stagnation des sociétés africaines. Il n’y a pas d’adhésion positive proprement dite à la cause de la Russie, mais plutôt la projection imaginaire d’une alliance qui repose sur l’adage selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Ceci dit, certains jeunes Africains interviewés admettent implicitement ou explicitement que les intérêts des Russes sont « tout au moins aussi impérialistes que ceux des Français et des Américains » (K.D., vendeuse Cape Vert).

Ce type de recherche est utile non seulement pour la compréhension des mécanismes de la propagande russe en Afrique, mais surtout pour la documentation des changements comportementaux, qui soulignent le besoin d’une action directe et d’ampleur pour contrer la tendance actuelle. Cette action devrait impérativement recouvrir au moins deux volets essentiels : d’un côté, il s’agit d’intensifier la présence effective et efficiente des institutions internationales sur le terrain, notamment à travers l’augmentation du support financier et logistique pour la mise en place des projets ciblés visant le développement local et régional des pays africains et surtout à travers la stimulation des activités économiques créatrices d’emplois. De l’autre, il conviendrait de revoir et de renforcer d’une manière substantielle la manière de créer du lien avec la société civile et les groupes d’action formels et informels qui pullulent parmi les jeunes Africains et exercent une influence importante dans la formation de leurs idées et de leurs opinions. Des efforts substantiels devraient être déployés pour renverser la tendance actuelle, de sorte que les jeunes Africains soient directement et massivement capacités en tant que porte-paroles des valeurs démocratiques et libérales partagées et soutenues par l’Union Européenne et les pays et institutions internationales démocratiques.

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[1] P. Carroll, A. Kellow, The OECD: A study of organisational adaptation, Cheltenham, Edward Elgar Publishing, 2011.

[2] S. Mișcoiu, J.-M. De Waele, Jean-Michel, « Introduction. Du maquisard au politique – quelques pistes pour appréhender des trajectoires complexes et sinueuses », dans : Sergiu Mișcoiu, Jean-Michel De Waele et Andreea Bianca Urs (dir.), Maquisards, rebelles, insurgés… politiques. Le devenir des chefs de guerre africains, Cluj-Napoca, Casa Cartii de Stiinta, coll. « Afrika », pp. 7-18.

[3] C. Burden-Stelly, G. Horne, “From Pan-Africanism to Black Internationalism”, In: Reiland Rabaka (ed.), The Routledge Handbook of Pan-Africanism, Londres, Routledge, 2020.

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