Comprendre la situation concernant les voix africaines qui soutiennent la Russie: les trois pièges à éviter

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Dans le débat public africain, nombreuses sont les voix à s’exprimer en faveur de la Russie. Si les réseaux officiels et clandestins liés à la Russie sont largement utilisés pour influencer l’opinion publique, leur action n’explique pas tout. Pour comprendre pourquoi de nombreux États africains s’abstiennent de condamner l’agression de l’Ukraine par la Russie à l’ONU et pourquoi, comme c’est le cas au Niger, les drapeaux russes flottent sur un pays gagné par l’instabilité politique, il convient d’examiner plus en profondeur les facteurs locaux qui influencent le débat.

Trop souvent, les personnes qui suivent le débat des experts sur la désinformation considèrent que les voix africaines qui déclarent soutenir ou comprendre la position de la Russie à l’égard de l’Occident ou de l’Ukraine le font uniquement parce qu’ils sont victimes de la désinformation et de la propagande. Selon eux, les débatteurs africains consomment passivement les arguments avancés par la Russie et amplifiés par les bots et les influenceurs, rendant la capacité intellectuelle africaine à agir pratiquement inexistante. Des recherches poussées sur les processus qui mènent les influenceurs en ligne et les vrais débatteurs africains à s’accorder avec la Russie sur la question de l’Ukraine ont mis en évidence le rôle clé joué par les perspectives et les motivations locales. Sans ce «terrain fertile», aucun argument étranger ne résisterait. Il est donc essentiel d’éviter de reprendre les explications toutes faites qui ne tiennent pas compte des contextes locaux et de mener des recherches plus qualitatives, deux aspects cruciaux pour comprendre la problématique. Trois des mythes sur les origines des discours pro-russes tenus en Afrique reposent sur l’inculcation présumée de certains discours, assimilant la «Russie» rhétorique à la Russie réelle, tout en supposant que les personnes qui tiennent un discours pro-russe servent de simples courroies de transmission à la désinformation du Kremlin.

  1. Discours importés?Les critiques concernant les dépendances postcoloniales durables, notamment vis à vis de la France, qui sont au cœur du message délivré par la Russie en Afrique, ont fait leur apparition bien avant que Moscou ne commence à y adhérer. Il y a plusieurs dizaines d’années, lorsqu’un coup d’État se produisait ou que des écoles fermaient en République centrafricaine, les habitants disaient que la faute en revenait aux Français. Vous entendez dire que «la démocratie est un concept dépassé»? Les nouvelles générations ont grandi dans ce qui était censé être des systèmes démocratiques formels, mais ceux-ci n’ont pas répondu à leurs espoirs de voir s’améliorer leurs moyens de subsistance et leur capacité d’action. En réaction, on peut voir se propager de manière organique, sans que la Russie y soit pour quelque chose, de nouveaux concepts populaires quasi autoritaires tels que Mali Kura («nouveau Mali» en bambara), qui rejette les modèles de gouvernance occidentaux.

Entendez-vous dire que «Wagner est la solution»? Malgré l’aide militaire occidentale, ces dernières années, la violence jihadiste n’a fait que gagner en intensité au Mali et au Burkina Faso. Il n’est donc pas surprenant que beaucoup considèrent les anciens partenariats comme insuffisants et seraient heureux d’essayer quelque chose de nouveau, ne sachant pas que la Russie n’a aucun intérêt à lutter contre l’extrémisme en Afrique, ni les moyens de le faire.

Au niveau local, faute de terrain fertile, une histoire apparemment parfaite que les propagandistes russes aimeraient voir circuler peut tomber complètement à plat. Lorsque le président nigérian sortant Muhammadu Buhari a averti que les armes fournies par l’Occident à l’Ukraine finiraient dans la région du lac Tchad entre les mains de terroristes, l’opinion publique ne s’en est pas émue. La quasi-totalité des 200 véritables commentateurs du tweet initial ont qualifié cette histoire d’incohérente (les armes étaient déjà disponibles), de recyclée (ils avaient déjà entendu la même histoire à propos de la Libye et de la Syrie) et de motivée par les élections (pour essayer de détourner l’attention des défaillances du gouvernement). Et cela alors que les mêmes commentateurs ont adhéré avec enthousiasme à d’autres théories du complot, comme celle qui affirmait que Buhari lui-même soutenait en secret les terroristes. Chez les «panafricanistes» francophones anti-occidentaux, cette histoire a pris une certaine ampleur dans le cadre de soupçons concernant une implication française et rwandaise dans le trafic d’armes.

  1. Par «Russie» veut-on toujours dire «Russie»? Par conséquent, il est difficile de quantifier l’écho réel que peut avoir la Russie. Dans des contextes fragiles laissant peu de place à la liberté d’expression, les mots «Russie» et «Ukraine» sont parfois utilisés de manière interchangeable dans les débats sur les guerres et/ou la politique locales. Les Éthiopiens et les Érythréens favorables au gouvernement font de plus en plus le parallèle entre leur position sur la guerre de 2020-2022 contre la province du Tigré et celle de la Russie qui justifie son invasion de l’Ukraine – par exemple, en n’employant pas le mot «guerre» pour désigner la guerre qui sévit. De la même façon, les Tigréens qui ont du mal à s’attirer des sympathies sur la scène internationale se sont qualifiés eux-mêmes d’Ukrainiens de la Corne de l’Afrique. Ce qui, à première vue, semblait être un débat sur la guerre en Europe était souvent un jeu de mots utilisé pour évoquer une guerre locale. De même, le conflit qui déchire la province du Nord-Kivu, en RDC, où sévissent les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda, est souvent considéré comme un prolongement de la confrontation «OTAN-Russie», dans lequel le M23/Rwanda représente les États-Unis ou la France, favorables à l’Ukraine, et le Congo la «Russie». À Kinshasa, des manifestants brandissant des drapeaux russes ont inscrit «Macron=M23» sur le mur de l’ambassade de France. Un militant angolais-congolais qui a plaidé pour le rétablissement du «Grand Congo» précolonial et qui qualifie régulièrement le Rwanda d’envoyé des États-Unis, a appelé à suivre l’exemple de la Russie en Ukraine en reprenant certaines provinces du Rwanda.

Alors d’où viennent tous ces drapeaux russes? Les médias occidentaux utilisent volontiers les images de ces drapeaux dans leurs articles sur les prétendues théories du complot russes qui sont à l’origine d’événements comme le coup d’État au Niger. S’il arrive que les drapeaux brandis par des manifestants rémunérés témoignent effectivement du soutien apporté par la Russie à certains groupes sur le terrain, ils sont le plus souvent utilisés en signe de contestation, un peu comme porter un tee-shirt à l’effigie de Che Guevara n’est pas forcément synonyme d’une ingérence cubaine ou argentine. Qu’on le veuille ou non, dans de nombreuses régions d’Afrique, le drapeau russe est la «dernière tendance à la mode». Bien sûr, même si le mot «Russie» désigne vraiment la Russie, ce n’est souvent pas la Russie réelle, avec ses politiques et sa mentalité, qui est applaudie, mais plutôt des fragments de l’image qu’elle projette (par exemple, en tant que «meilleur partenaire»), ou la promesse qu’elle représente (multipolarité).

Enfin, les règles de la post-vérité s’appliquent aux débats africains comme à ceux de l’Occident, et l’invocation de la «Russie» en fait partie. Les jeunes maliens ont pris l’habitude de diffuser sciemment des discours de désinformation anti-français et pro-russes car il s’agit pour eux d’un moyen simple de piquer au vif l’Occident en général et de remettre en question symboliquement un statu quo qui ne leur convient pas. Leurs amis le savent. Mais les chercheurs occidentaux, de leur côté, ne le comprennent pas toujours.

  1. La danse des zombies?Une vision réductrice de l’espace informationnel africain amène de nombreux experts à considérer que les influenceurs africains pro-russes, qui, pour des raisons objectives, ne devraient avoir aucun intérêt à soutenir la Russie, diffusent de la propagande comme des zombies. Selon eux, le Kremlin ou les troupes d’Evgueni Prigojine leur «donnent pour mission» de diffuser des contenus favorables à la Russie, et une fois que les commentateurs sont impliqués (ou enrôlés), ils deviennent des «outils» de la Russie. Parfois, c’est le cas, mais dans d’autres, ils débattent du sujet tant que cela les aide à faire passer leur message sur d’autres questions qu’ils considèrent plus importantes. Pour Kemi Seba, le leader d’opinion le plus connu dans ce domaine, la priorité est de faire obstacle à la France afin que l’Afrique ait une plus grande capacité d’action. Tout en restant une voix pro-russe importante dans le domaine géopolitique, il n’hésite pas à prendre ouvertement ses distances avec la Russie lorsque son identité d’intellectuel afro-centré est en jeu. Egounchi Behanzin, est une autre voix très importante (et figurait parmi les invités du sommet Russie-Afrique organisé à Saint-Pétersbourg). Même s’il a pour habitude de défendre tout ce que fait la Russie, il le fait pour renforcer son message «anti-impérialiste». Dans ces conditions, il s’intéresse probablement davantage au Venezuela qu’à l’Europe de l’Est. Pour les dizaines de commentateurs vidéo locaux, pour la plupart exilés, et spécialisés dans la politique ivoirienne ou sénégalaise, les références russophile sont plus qu’autre chose le reflet de ce que leur public considère comme à la mode.

Enfin, certains d’entre eux changent tout simplement d’avis, notamment lorsque la Russie se révèle trop faible. Par exemple, un (ancien?) agent de l’armée nigériane qui avait pour habitude de republier toute la propagande pro-Wagner et de se moquer des victimes ukrainiennes a mis son activité en pause pendant la mutinerie de Prigojine, a supprimé une grande partie de son flux antérieur et a même commencé à applaudir les victoires ukrainiennes. Ces victoires semblaient mieux satisfaire sa soif d’hommes forts en action que ne parvenait à le faire la Russie, de plus en plus ébranlée.

Après un an et demi d’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie et les regards de plus en plus tournés vers l’Afrique qui en ont découlé, il est surprenant de constater le peu d’efforts qui ont été faits pour comprendre les facteurs qui ont alimenté les débats et les sentiments locaux. L’approche démesurément sécurisée qui domine l’analyse des incursions russes sur le continent tend à négliger la capacité d’action intellectuelle de l’Afrique. Mais elle nous empêche de lire entre les lignes. Ce n’est qu’en replaçant certaines déclarations dans le contexte approprié que nous pourrons évaluer correctement l’étendue de la popularité, de l’influence et des capacités de la Russie.

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