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Le Kremlin mobilise l’Église dans sa stratégie d’influence en Afrique
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Dans son opposition à l’Occident, la Russie recherche des alliés parmi les nations du Sud global, et particulièrement en Afrique. Récemment, l’Église orthodoxe russe (EOR) s’est impliquée dans cette démarche. Le 29 décembre 2021, l’EOR a décidé de créer son propre exarchat en Afrique, lequel englobe l’ensemble des pays africains. Depuis, l’EOR a rapidement élargi sa présence sur ce continent. L’influence de l’église est déjà visible dans près de 30 pays africains et elle affiche clairement son intention d’élargir cette influence à tout le continent.
L’Église orthodoxe russe sert avant tout de levier politique au régime autoritaire russe, et ses actions doivent être perçues dans le cadre de la politique du Kremlin et de ses ambitions stratégiques. En Afrique, l’EOR poursuit plusieurs objectifs:
- renforcer la loyauté de la population locale à l’égard de la Russie, promouvoir la langue russe et diffuser une propagande favorable à la Russie;
- consolider les positions de l’Église orthodoxe russe dans son combat pour obtenir une position dominante dans le monde orthodoxe;
- mettre en place des plateformes et des canaux de communication supplémentaires pour soutenir les intérêts économiques des entreprises d’État et de hauts responsables russes, tout en masquant les activités des mercenaires, des services secrets et des espions russes.
En tant que vecteur du soft power russe, l’EOR propage non seulement la foi orthodoxe, mais aussi une version spécifiquement russe de cette orthodoxie. Sa mission consiste à harmoniser les positions de l’église avec l’idéologie et les narratifs stratégiques du gouvernement russe, qui sont hostiles aux démocraties libérales occidentales.
Une présence sur le terrain
Les représentants de l’EOR déclarent que leur expansion en Afrique (le territoire canonique du Patriarcat d’Alexandrie) est une réponse directe à la décision du Patriarche Théodore II de reconnaître l’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Ukraine (EOU). Ils soutiennent également que l’établissement de l’Exarchat africain résulte des demandes des prêtres africains, mécontents de l’accompagnement pastoral fourni par le Patriarcat d’Alexandrie. Ce n’est pas la première fois que l’EOR «s’empare de nouveaux territoires». En 2021, elle a établi un diocèse en Arménie, alors qu’elle avait auparavant reconnu l’autorité de l’Église arménienne et s’était abstenue d’y établir ses propres structures.
L’EOR est plutôt optimiste quant à l’expansion de sa présence sur le continent africain, qu’elle perçoit comme un territoire vierge et ouvert à l’influence russe. Entre autres facteurs favorables, les prêtres russes mentionnent l’image positive du rôle de l’URSS dans la décolonisation de l’Afrique, un attachement aux valeurs traditionnelles (patriarcales), une inclination pour une conception religieuse et mythique du monde, ainsi que la précarité économique et les mauvaises conditions de vie (voir ici et ici). Dans ce contexte, la stratégie de l’EOR est efficace. Elle inclut des avantages financiers pour les prêtres africains désireux d’intégrer l’église russe, la perspective d’une amélioration des conditions de vie grâce à des projets éducatifs et humanitaires russes, et l’instrumentalisation de l’héritage historique.
La stratégie utilisée en Afrique
La stratégie initiale de l’Église orthodoxe russe en Afrique avait privilégié une expansion rapide et l’augmentation du nombre de fidèles, souvent au détriment de la qualité du clergé. En 2022 et 2023, l’EOR avait été critiquée (voir ici et ici) pour ses pratiques consistant à utiliser des incitations financières pour recruter des prêtres et inciter des communautés religieuses à la rejoindre. Mais aujourd’hui, l’EOR attache une grande importance à la qualité de ses agents d’influence et développe des programmes éducatifs ciblant les étudiants africains. L’EOR déclare sans ambiguïté que sa mission éducative vise à former des étudiants africains qui ne se limiteront pas à prêcher l’orthodoxie, mais seront également les ambassadeurs des intérêts russes.
Soucieuse de son image, l’Église orthodoxe russe étend son influence en Afrique en lançant des initiatives humanitaires à petit budget qui impliquent des personnalités telles que Maria Lvova-Belova, Commissaire aux droits de l’enfant auprès du président de la Fédération de Russie. Ces activités comprennent des initiatives «humanitaires» et «éducatives», ainsi que la construction d’imposants édifices religieux. Le premier d’entre eux, qui intégrera également une école et un hôpital, devrait être érigé à Kampala, en Ouganda, en face au palais présidentiel.
Derrière cette façade, l’Église orthodoxe russe entretient une collaboration étroite avec le pouvoir russe, et notamment avec les forces de l’ordre, les services de renseignement, les groupes paramilitaires et des ministères clés comme la Défense et les Affaires étrangères. C’est ainsi que le futur complexe religieux de Kampala devrait être intégré au Centre russe de la science et de la culture. Des interactions directes similaires ont également lieu dans d’autres régions. À titre d’exemple, le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe à Paris est administré par des diplomates russes.

Mission
La propagation d’un sentiment religieux par l’Église russe en Afrique sert de vecteur pour renforcer la propagande et les discours idéologiques de Moscou. Parallèlement au discours du Kremlin sur l’action salvatrice de la Russie contre l’influence néfaste des valeurs libérales, l’Église orthodoxe russe met aussi en avant la mission universelle du patriarcat de Moscou qui vise à préserver la «vraie foi». Cette rhétorique oppose l’EOR non seulement aux églises de rite occidental, qui sont perçues comme étant corrompues par la modernisation, mais également aux autres Églises orthodoxes qui ont soutenu l’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Ukraine (OCU).
Le conflit opposant l’Église orthodoxe russe au patriarcat d’Alexandrie est l’élément central de ce discours. L’EOR a reproché (voir ici, ici, ici et ici) aux prêtres grecs d’avoir soi-disant fourni une éducation spirituelle et un accompagnement pastoral insuffisants en Afrique, les accusant de promouvoir l’hellénisme, la grécophilie, le néocolonialisme et le racisme. Ces affirmations contrastent fortement avec la position exprimée il y a quelques années par les représentants de l’EOR. C’est ainsi que, par exemple, en 2016, Georgy Maksimov avait salué la réussite des missionnaires grecs en Afrique en déclarant: «En Afrique ‘noire’, de nombreux autochtones se sont convertis, soit entre cinq et sept millions d’orthodoxes africains. Ceux-ci embrassent la foi chrétienne grâce à l’œuvre des missionnaires grecs… Mais notre propre Église orthodoxe, pourtant la plus importante, ne prend aucune part à la mission de l’orthodoxie en Afrique… Les Grecs, bien que dix fois moins nombreux que nous, assument seuls ce fardeau missionnaire».
Cette évolution illustre les méthodes de l’EOR, qui s’appuie sur les récits historiques et les doléances actuelles pour se positionner comme le véritable gardien de l’orthodoxie, tout en élargissant son influence sous couvert d’initiatives religieuses et humanitaires. L’alignement de l’EOR sur les objectifs de l’État russe révèle une stratégie concertée visant à accroître l’influence idéologique et géopolitique de la Russie en Afrique.
L’Église orthodoxe russe élabore ses discours et sa propagande dans le contexte plus large des discours stratégiques promus par la Russie. Les fondements de cette narration sont l’instrumentalisation de la mémoire historique et un supposé conflit de valeurs.
L’instrumentalisation de l’histoire
En soulignant le rôle historique de l’URSS dans la décolonisation, l’Église orthodoxe russe soutient l’idée que la Russie n’a jamais été une puissance coloniale et qu’elle n’a pas participé à la colonisation du continent africain. Elle présente sa «mission salvatrice» comme une entreprise de libération du continent africain des influences des autres églises. L’EOR accuse celles-ci de «s’être souillées en étant complices de l’esclavage, du colonialisme et des conflits intertribaux», d’avoir encouragé le «génocide au Rwanda», et plus récemment d’«avoir déçu les Africains en abandonnant l’enseignement des valeurs morales bibliques au profit de l’acceptation de l’homosexualité, du transgendérisme, du féminisme etc.».
Le discours de la Russie sur son passé anti-colonial en Afrique est étroitement lié au récit du rôle exclusif du peuple russe dans la libération de l’Europe face au nazisme durant la Seconde Guerre mondiale.
Parallèlement, l’actuel conflit entre la Russie en Ukraine et sa confrontation avec l’Occident sont présentés comme un processus inachevé de décolonisation ou de désoccidentalisation. L’Église dépeint la Russie comme une force anti-coloniale, un rempart contre le néocolonialisme occidental et un gardien des valeurs morales face aux idées libérales présentées comme contraires aux enseignements de la Bible.
L’instrumentalisation des valeurs traditionnelles
Les dirigeants russes voient dans l’Afrique un partenaire clé dans la promotion des «valeurs traditionnelles» s’inscrivant dans un conflit plus large entre deux systèmes de valeurs. La Russie instrumentalise ce «conflit de valeurs» et en fait un discours stratégique pour légitimer sa confrontation avec l’Occident et présenter sa guerre contre l’Ukraine comme une question existentielle. Les dignitaires de l’EOR considèrent que les sociétés africaines privilégient ces valeurs dites traditionnelles, qui sont de nature patriarcale et patrimoniale, ce qui contribuerait à ce que les populations africaines soient favorables à la Russie. Lorsqu’ils s’adressent à la population africaine, les Russes mettent en avant les «valeurs familiales», en les opposant aux concepts occidentaux d’égalité des sexes et de liberté d’expression.
Le programme russe de défense des valeurs traditionnelles s’inscrit dans une stratégie globale visant à remettre en question l’universalité des idéaux libéraux, tels que les droits humains, et à démanteler l’ordre mondial basé sur les principes occidentaux. À titre d’exemple, le patriarche Cyrille de Moscou, chef de l’Église orthodoxe russe, a proposé d’élaborer et de mettre en place une Convention sur les droits et la protection de la famille, avec pour objectif d’impliquer les pays africains dans sa discussion et sa promotion. Cette initiative illustre la façon dont la Russie cherche à instrumentaliser le concept de protection des valeurs traditionnelles en opposition aux droits de l’homme.
Il est crucial de comprendre que le discours sur la protection des valeurs traditionnelles est un élément central de la politique russe et de son discours stratégique de défense de l’humanité contre les valeurs libérales. La rhétorique chrétienne en apparence séduisante de l’Église orthodoxe russe, centrée sur la «protection des traditions, des valeurs traditionnelles, de la famille» et des thèmes similaires, sert en fait à dissimuler une propagande russe qui fait la promotion de l’autoritarisme.
L’église comme instrument de la politique étrangère
Que ce soit sur un plan moral ou institutionnel, l’Église orthodoxe russe exerce une influence majeure sur la politique étrangère russe. Elle est utilisée comme vecteur du soft power russe et opère en tant qu’entité politique. Les concepts fondamentaux de l’idéologie russe, tels que les notions de «monde russe», de messianisme russe et de promotion des valeurs traditionnelles, sont élaborés par l’Église. D’autres éléments importants à prendre en compte sont l’endoctrinement des forces armées russes, qui s’appuie sur les enseignements de l’EOR, ainsi que les liens étroits avec l’armée et les mouvements nationalistes conservateurs. En définitive, l’Église orthodoxe russe est devenue un vecteur de diffusion des idéologies prônées par des figures du fascisme russe telles qu’Alexandre Douguine et Konstantin Malofeev.
En Afrique, l’EOR constitue un instrument limité, mais efficace, de la politique russe. Sur ce continent, les luttes d’influence reposent largement sur l’idéologie et les valeurs. L’objectif des «activités missionnaires» de l’Église orthodoxe russe est de créer un attachement pour la Russie au sein des sociétés africaines, en s’appuyant sur des valeurs prétendument communes. Bien qu’il soit difficile de prédire précisément les résultats des activités de l’Église orthodoxe russe, la conjugaison du soft power de la propagande russe, de sa diplomatie culturelle et de la religion pourrait permettre à la Russie d’atteindre ses objectifs plus efficacement que les efforts déployés par ses centres culturels et ses médias sous contrôle.