L’Occident en agresseur, le Kremlin en sauveur
Les guerres, en particulier celles dont le Kremlin attribue la responsabilité à d’autres, occupent une place clé dans ses efforts pour représenter le monde à sa façon. La semaine passée a été riche en événements, avec des insinuations selon lesquelles «l’Occident» s’apprêterait à déclencher de nouvelles guerres avec la Russie.
Qu’est-ce que «l’Occident» et où est-il?
La notion d’«Occident» est désormais bien ancrée dans l’identité et la perception du monde qu’a le Kremlin. À mesure que la guerre est devenue un élément caractéristique de la Russie de Poutine en 2024 et conforte le régime en place, «l’Occident» est devenu une référence incontournable pour façonner l’identité du Kremlin.
Si vous êtes contre l’opération militaire spéciale (comprendre «la guerre d’agression contre l’Ukraine»), alors vous êtes du côté de «l’Occident». Vous êtes considéré comme un «agent étranger», une «entité indésirable» ou simplement un paria et vous devez être puni de différentes manières en fonction de votre influence dans la société. Plus votre influence est grande, plus les sanctions seront sévères. Vous risquez même de vous voir retirer vos droits électoraux. Chaque vendredi, les autorités russes mettent à jour une liste des agents étrangers qui s’allonge rapidement.
Pour le Kremlin, «l’Occident» est devenu l’incarnation de tous ceux qui contestent sa politique. Il aide à définir ce qu’est la Russie moderne: tout ce qui n’est pas occidental.
Que fait «l’Occident»? Il fait la guerre!
Une vieille habitude soviétique refait surface dans la Russie d’aujourd’hui: chanter les louanges de Staline et vouloir donner plus de pouvoir à l’État. De plus, «l’Occident» n’est plus le partenaire qu’il était durant les années 90 et 2000. Nombre de nos lecteurs se rappellent probablement des affiches anti-américaines qui fleurissaient et qui montraient une URSS hostile au militarisme américain. Comme à l’époque de l’URSS, l’Occident est aujourd’hui vu comme en permanence en train de chercher l’affrontement.
Lorsqu’il s’agit d’inonder l’espace informationnel, les chaînes de télévision et les réseaux sociaux ont remplacé les affiches, mais des ressorts sont les mêmes: jouer sur le grotesque, en appeler aux émotions, désigner des boucs émissaires, instaurer un état d’esprit basé sur le «nous contre eux» ou donner à penser qu’«ils essaient de nous encercler mais nous défendons le monde avec fierté».
L’Arménie et la Moldavie dans le viseur
Arménie: le discours pro-Kremlin actuel est que «l’Occident» met la pression sur les pays de Transcaucasie en envisageant de déclencher un conflit armé en Arménie contre la Russie. Cette affirmation est absurde: qui souhaite réellement plus de conflits dans le Caucase? Elle témoigne plutôt de la frustration de Moscou face au fait qu’Erevan refuse de se conformer aux règles dictées par la Russie; n’accorde ni son soutien ni sa confiance à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) de Moscou; et a même osé engager un dialogue politique avec l’UE et d’autres acteurs.
Le fait que l’ambassadeur d’Arménie à Kiev se soit rendu à Boutcha le 2 juin et ait commenté la situation n’a pas arrangé les affaires de Moscou. Moscou déteste que l’on critique les atrocités flagrantes et bien documentées commises par ses troupes à Boutcha et ailleurs, comme le montrent les cas répertoriés dans notre base de données.
Les médias de l’État présentent également la Moldavie comme un pays dans lequel «l’Occident» prévoit de livrer bataille à la Russie prochainement. Il s’agit là d’une nouvelle stratégie visant à semer la confusion pendant le deuxième congrès des forces d’opposition de Moldavie, créé par le bloc politique «Pobeda (Victoire)», qui s’est tenu, vous l’avez deviné, à Moscou. Le congrès a pour but de faire de la mauvaise publicité autour de la situation politique à l’approche des élections présidentielles moldaves et du référendum sur l’adhésion de la Moldavie à l’UE, prévus tous deux le 20 octobre. Dans une interview donnée à TASS, Igor Dodon, ancien président de Moldavie et marionnette de Moscou, a prétendu que la présidente Maia Sandu préparait le pays à la guerre.
Selon les experts de Moscou, la Biélorussie pourrait venir s’ajouter à la liste des futurs champs de bataille. Alexandre Loukachenko, qui dirige le pays depuis Minsk, crie souvent au loup, prétendant que la Biélorussie doit se préparer à une offensive ou à une invasion de grande ampleur de l’Occident.
Les commentateurs mettent tant d’énergie à dénoncer le risque que de telles guerres éclatent qu’ils en arriveraient presque à faire oublier la guerre qui faire rage chaque jour en Ukraine, et qui entraîne, elle, des pertes humaines et des dégâts bien réels.
Sommet pour la paix en Suisse
Ces événements semblent tous avoir pour but de détourner l’attention de l’important Sommet international pour la paix qui se tiendra en Suisse les 15 et 16 juin. La Chine et le Kremlin font tout leur possible pour perturber cette rencontre et pour faire échouer un éventuel plan de paix. La Russie clame à qui veut l’entendre qu’elle représente le «Sud mondial» et une «majorité mondiale» et s’oppose à «l’Occident aux intentions guerrières», comme l’a montré la récente réunion des BRICS+ en Russie, qui s’est achevée le 11 juin.
Sur le chemin de la paix – prochaine étape: la Corée du Nord
Pendant ce temps, Poutine prépare son prochain voyage. Cette fois, direction la Corée du Nord. Soi-disant pour œuvrer pour la paix. Toutefois, on devine aisément que le fait que les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU aient été acceptées à l’unanimité pour limiter les aspirations nucléaires de la Corée du Nord ne sera pas abordé. En effet, la Russie elle-même n’a pas respecté ses propres décisions en se livrant à un trafic important de marchandises, d’énergie et d’autres biens en échange de munitions d’artillerie nord-coréennes et d’autres types d’armes dont elle avait besoin.
Revenons en Europe, au lendemain des élections européennes
La semaine a aussi été ponctuée d’attaques verbales virulentes contre des dirigeants européens, en particulier contre le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz. Suite aux élections au Parlement européen, plusieurs hauts responsables russes se sont succédé pour les critiquer tous les deux… pour avoir joué leur rôle de chef d’État. De son côté, Moscou cherche à alimenter les tensions et l’instabilité en Europe. Retrouvez notre rubrique consacrée aux Élections européennes sur notre site internet, et consultez les cas liés aux élections consignés dans notre base de données.

Autres cas de désinformation remarqués par Desinfo:
Le discours sur «l’Occident et ses guerres» se poursuit.
C’est faux. Même répétée des milliers de fois et claironnée dans l’espace informationnel sur tous les tons et dans plus de vingt langues de l’écosystème de désinformation du Kremlin, cette information reste fausse. Cela reste un mensonge destiné à essayer de creuser un fossé entre l’Ukraine et le reste de l’Europe et d’attribuer aux gouvernements et populations européens un certain cynisme que les baromètres d’opinion réfutent catégoriquement. En parlant de chair à canon, regardez cette enquête de Meduza sur le sacrifice de près de 20 000 soldats par l’ancien groupe Wagner de Yevgeny Prigojine pour prendre Bakhmout, ou ce compte de la BBC.
C’est également faux. Même sur un autre continent, Moscou tente encore une fois d’utiliser la même manœuvre pour donner à penser que c’est l’Occident qui est responsable des conflits. Cependant, le risque d’un regain de violence reste élevé après une série de coups d’État militaires perpétrés dans cinq pays du Sahel où l’influence de Moscou est visible.
Ils feraient bien de «se regarder dans le miroir». Pour reprendre les paroles de M. Niinistö, l’ancien président finlandais, lorsqu’il a répondu à Poutine pour expliquer les raisons pour lesquelles la Finlande adhérerait à l’OTAN. La Russie utilise des moyens publics et clandestins pour ramener la Géorgie dans son giron.