Des tours et des détours: la rhétorique sinueuse du Rêve géorgien sur l’UE

Alors qu’il adopte une rhétorique de plus en plus hostile envers l’UE et l’Occident, le parti au pouvoir en Géorgie cherche à renforcer les mesures répressives à l’encontre de l’opposition. À l’approche des élections, les médias pro-Kremlin se sont volontiers alignés sur la rhétorique du gouvernement géorgien.

Au cours des dernières années, la position pro-UE du parti au pouvoir, le Rêve géorgien, s’est fortement érodée, révélant un fossé grandissant entre les dirigeants géorgiens et les alliés occidentaux du pays. Après son refus de s’associer aux sanctions de l’UE contre la Russie suite à son invasion massive de l’Ukraine, la direction du Rêve géorgien a commencé à prendre subtilement ses distances par rapport à son programme pro-UE antérieur, tout en prétendant publiquement le contraire. Depuis, la rhétorique du parti a évolué vers des attaques plus directes et ouvertes contre l’Occident, notamment les États-Unis et l’Union européenne. Le présent article retrace ce revirement et met en évidence un alignement croissant sur les discours de désinformation et la manipulation médiatique pro-Kremlin.

La demande d’adhésion

Le soutien du Rêve géorgien à l’UE s’est paradoxalement affaibli à partir du mois de mars 2022, lorsque la Géorgie a fait sa demande d’adhésion à l’UE aux côtés de l’Ukraine et de la Moldavie. Les dirigeants du parti étaient convaincus que la Géorgie méritait le statut de candidat. Mais, au lieu de cela, le 23 juin 2022, la Commission européenne a accordé à la Géorgie une «perspective européenne», assortie de douze conditions à remplir avant de pouvoir envisager l’adhésion.

Se mettant déjà en quête d’un bouc émissaire, le Rêve géorgien a anticipé ce résultat en promouvant des récits erronés et des théories du complot. Il s’agissait d’allégations selon lesquelles des figures de l’opposition et des organisations civiles menaient activement campagne contre la candidature de la Géorgie à l’UE. De plus, certaines déclarations prétendaient que la Géorgie était mieux préparée que l’Ukraine et la Moldavie, suggérant ainsi que la Géorgie méritait plus que les autres le statut de candidat. Les officiels du Rêve géorgien ont également directement attaqué certains fonctionnaires et institutions européens. C’est ainsi que Le Parti populaire européen (PPE) a été accusé de faire obstacle à l’intégration de la Géorgie dans l’UE. Plusieurs membres du Parlement européen ont été pointés du doigt pour leur position critique, et ont été accusés d’«attaquer le gouvernement élu démocratiquement» et de «s’ingérer de façon agressive» dans les affaires internes de la Géorgie.

Avant la décision du Conseil européen d’accorder à la Géorgie une perspective européenne, les dirigeants du Rêve géorgien ont tenté de minimiser l’importance du statut de candidat, le qualifiant de symbolique plutôt qu’important. Le Premier ministre de l’époque, Irakli Garibashvili, a même tenté de faire pression sur l’UE, promettant de «lever le voile sur tout et de tout dire à notre peuple» si la décision de l’UE relative au statut de candidat de la Géorgie était perçue comme «injuste» et «offensante pour notre pays et notre peuple».

Suite à la décision du Conseil européen, les porte-paroles du parti Rêve géorgien ont renforcé leur position hostile à l’Europe, adoptant sans réserve le discours déjà répandu prétendant que l’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne entraînerait inévitablement l’imposition de sanctions contre la Russie et une entrée en guerre. Ils ont affirmé que la Géorgie était «punie» pour ne pas s’être pliée aux exigences occidentales de confrontation militaire avec la Russie.

Le Rêve géorgien divisé

Suite à la décision de l’UE d’octroyer à la Géorgie une «perspective européenne» au lieu du statut de candidat, plusieurs députés du parti Rêve géorgien ont quitté le parti, affirmant vouloir révéler au grand jour les véritables motifs de la décision de l’UE. Ces parlementaires ont lancé une campagne active contre l’UE et les États-Unis, en diffusant des récits anti-occidentaux qui laissaient entendre que la Géorgie ne se verrait pas octroyer le statut de candidat si elle ne s’engageait pas dans le conflit ou n’imposait pas de sanctions à la Russie. Ils ont créé un mouvement public, le Pouvoir au peuple, prétendant «défendre» la réputation des institutions occidentales en Géorgie en révélant les structures de pouvoir qui les contrôlent réellement.

Cependant, dans les faits, ils ont ouvertement critiqué les États-Unis et l’UE, en visant leurs représentations en Géorgie, ainsi que des responsables américains et européens. Par exemple, suite à la critique de la Loi sur la surveillance par l’ambassade américaine, le Pouvoir au peuple l’a accusée de mobiliser ses «agents» dans le pays pour fomenter des troubles, accentuer la polarisation et encourager un changement de régime visant à ouvrir un nouveau front contre la Russie. Si le Pouvoir au peuple a été particulièrement hostile envers les États-Unis, il a également souvent ciblé les institutions de l’UE, notamment en réaction aux critiques de l’UE sur les actions du gouvernement géorgien. Le Pouvoir au peuple a essentiellement joué un double rôle: d’une part, il a critiqué les partenaires occidentaux de la Géorgie, et d’autre part, il a permis au gouvernement en place de maintenir une rhétorique prétendument pro-occidentale et pro-européenne.

La loi sur les agents de l’étranger

En 2023, le Pouvoir au peuple a proposé un projet de loi sur les «agents de l’étranger» ciblant les organisations de la société civile (OSC) de Géorgie, qui s’inspire d’une loi similaire déjà en vigueur en Russie. Malgré de vives critiques locales et internationales, s’accompagnant d’une importante vague de manifestations publiques, le parti au pouvoir a soutenu le projet de loi en vantant ses bienfaits supposés.

Cette initiative législative s’est accompagnée d’une campagne de mensonges visant les organisations de la société civile et les organisations médiatiques de Géorgie, notamment celles qui mettaient en évidence les lacunes du gouvernement. Ces accusations se sont également étendues à l’Occident. En réponse aux critiques visant la loi sur les agents de l’étranger, un représentant du Pouvoir au peuple a accusé les alliés occidentaux d’«occuper secrètement la Géorgie».

En 2023, en deuxième lecture, le Parlement géorgien a renoncé au projet de loi sur les agents de l’étranger, suite à un tollé général et à des manifestations massives. Mais les attaques verbales contre les OSC, les organismes de contrôle gouvernemental, les vérificateurs de faits, les journalistes d’investigation ont perduré, tout comme d’autres critiques envers le gouvernement. Irakli Kobakhidze, alors dirigeant du Rêve géorgien, a dénigré les manifestations contre la loi, déclarant que ces rassemblements étaient guidés par l’idéologie du «fascisme libéral». Plus tard, le mouvement du Pouvoir au peuple s’est fait l’écho de ces allégations, qualifiant même l’Occident de «parti de la guerre mondiale» et l’accusant de financer le «fascisme libéral» en Géorgie à travers diverses institutions officielles des États-Unis et de l’UE.

Le retour du statut de candidat

Le discours propagandiste du Rêve géorgien prétendant que la Géorgie était plus avancée que l’Ukraine et la Moldavie et méritait davantage d’être candidate à l’UE s’est intensifié en 2023, à l’approche de la nouvelle évaluation de la candidature de la Géorgie à l’UE. Les représentants du parti ont persisté à accuser l’UE de diverses injustices, soutenant que le processus d’adhésion n’était pas basé sur le mérite et que l’UE pratiquait une forme de «deux poids, deux mesures». Par exemple, le Premier ministre de l’époque, Irakli Garibashvili, a affirmé que l’UE ferait une erreur en refusant à la Géorgie le statut de candidat, tandis que Kobakhidze, alors président du Rêve géorgien, soutenait qu’une décision défavorable accentuerait la polarisation dans le pays.

D’autres récits du Rêve géorgien ont préventivement accusé le «Parti de la guerre mondiale». Alors que le gouvernement géorgien affirmait traiter les 12 priorités définies par la Commission européenne, le Rêve géorgien a continué à insinuer que le «Parti de la guerre mondiale» pourrait encore chercher à entraver l’accession du pays au statut de candidat. Ces propos visaient à se dédouaner par avance d’un éventuel échec dans l’obtention de ce statut.

Alors que le Rêve géorgien tentait de se justifier par avance, les autorités durcissaient leur rhétorique. Le Service de sécurité d’État de Géorgie (SUS) a ainsi publié une déclaration accusant un «certain groupe de personnes, à l’intérieur et à l’extérieur de la Géorgie», d’avoir soi-disant conspiré en vue de provoquer une déstabilisation et des troubles civils dans le but de «renverser le gouvernement par la force». Le SUS a en particulier souligné que ce plan serait mis en œuvre simultanément avec la décision sur la candidature de la Géorgie à l’UE, déclarant que sa mise en place était organisée et soutenue financièrement par des «pays étrangers».

Peu après, le SUS a publié une autre déclaration dévoilant des détails supplémentaires sur cette supposée conspiration. Le SUS prétendait que trois instructeurs serbes, arrivés en Géorgie dans le cadre d’un programme financé par l’USAID, recrutaient et formaient des militants en vue de provoquer un renversement violent du gouvernement. Il insistait sur le fait que ces instructeurs étaient associés à CANVAS (Centre pour les actions et stratégies non violentes appliquées), réitérant des affirmations antérieures selon lesquelles CANVAS entraînait des groupes de jeunes pour un «scénario révolutionnaire» supposé se dérouler entre octobre et décembre 2023.

Ces «révélations» du SUS ont provoqué des réactions de la part du Rêve géorgien, dont les dirigeants ont appuyé les allégations. Un évènement organisé par le média en ligne Indigo, avec le soutien de la Fondation Friedrich Ebert, a poussé les membres du parti au pouvoir à prétendre que des organisations de la société civile financées par l’Occident planifiaient des «processus révolutionnaires» en Géorgie, et que ces acteurs avaient bloqué l’adoption de la loi sur les agents de l’étranger en mars 2023 dans le but de dissimuler leurs plans. L’Occident a été accusé de financer le radicalisme et un programme révolutionnaire.

Cependant, même après l’octroi à la Géorgie du statut de candidat en décembre 2023, le gouvernement géorgien a persisté dans sa rhétorique anti-occidentale et anti-UE.

La version 2.0 des agents de l’étranger

Malgré les vives critiques de 2023 relatives au projet de loi sur les agents de l’étranger, et malgré ses promesses de ne pas le relancer, le Rêve géorgien a réintroduit et voté la loi en avril 2024. Ce revirement s’est accompagné d’une déclaration qui attaquait violemment les OSC géorgiennes, les accusant de chercher un changement de régime et de pousser le pays vers un conflit avec la Russie, et demandant plus de transparence quant à leur financement par l’étranger. Le Rêve géorgien a aussi accusé le Fonds européen pour la démocratie (EED) de s’être ingéré dans les élections de 2024.

La réintroduction du projet de loi a provoqué de vives critiques locales et internationales, tandis que le soutien du Kremlin a renforcé la position du Rêve géorgien. La rhétorique anti-occidentale des dirigeants du parti s’est intensifiée. Ainsi, des personnalités telles que l’ancien Premier ministre géorgien et milliardaire Bidzina Ivanichvili ont accusé un soi-disant «parti de la guerre mondiale» occidental d’interférer dans les affaires géorgiennes et de chercher à saper la souveraineté géorgienne avec l’aide des organisations de la société civile. En réaction aux manifestations contre la loi, le Rêve géorgien a organisé un rassemblement pro-gouvernemental au cours duquel Ivanichvili a accusé l’Occident de traiter la Géorgie et l’Ukraine comme de la «chair à canon» et a critiqué les services de renseignement occidentaux pour leur ingérence dans la politique géorgienne.

Des responsables du Rêve géorgien ont également rejeté la résolution du Parlement européen qui condamnait la loi. Le président Shalva Papuashvili a qualifié cette résolution d’insignifiante et d’insultante, une position reprise par le Premier ministre Irakli Kobakhidze et d’autres dirigeants du parti. Le secrétaire général du Rêve géorgien, Kakha Kaladze, a quant à lui évoqué un «gaspillage honteux de papier», tandis que la vice-Première ministre, Tea Tsulukiani, a suggéré que son objectif était de punir la Géorgie pour son indépendance.

Suite à l’appel de parlementaires européens influents exhortant Josep Borrell, Haut Représentant de l’UE, à envisager la suspension du statut de candidat de la Géorgie à l’UE en réponse à la répression brutale des manifestations contre la loi sur les agents de l’étranger, les dirigeants du Rêve géorgien ont mis en doute la légitimité des eurodéputés impliqués. Le Président Papuashvili a affirmé qu’il n’y avait aucun risque de suspension, mettant en doute les motivations de ces parlementaires et les qualifiant de partisans du Mouvement national uni (MNU). Parallèlement, Maka Bochorishvili les a accusés de chercher à provoquer des manifestations.

Les représentants du parti au pouvoir et leurs affiliés ont également calomnié plusieurs fonctionnaires européens suite à leur participation à une manifestation contre la loi à Tbilissi. Ils ont dénoncé leur participation à la manifestation, la qualifiant d’ingérence inacceptable en soutien à l’opposition. La participation de diplomates européens et d’autres figures politiques à la manifestation a été décrite par certains comme une preuve d’ingérence étrangère flagrante à une «révolution» et une immixtion significative dans les affaires intérieures du pays. Cette implication a été vue comme alimentant un phénomène de «maïdanisation» et cherchant à consolider les positions de «l’opposition radicale nationale». D’autres récits ont présenté ces fonctionnaires européens comme des agents du «Parti de la guerre mondiale».

Lors de l’adoption de la loi polémique sur les agents de l’étranger, l’un des principaux récits de propagande utilisés par le parti au pouvoir et ses alliés accusait l’UE et d’autres nations occidentales de pratiquer «deux poids deux mesures», arguant qu’elles avaient déjà mis en place ou s’apprêteraient à adopter des lois comparables. Les porte-parole du Rêve géorgien ont aussi critiqué la décision de l’UE de suspendre une partie de l’aide militaire à la Géorgie, la qualifiant de préjudiciable aux intérêts occidentaux et de dérive politique destinée à affaiblir le gouvernement géorgien.

Les élections de 2024

Les responsables du Rêve géorgien ont prétendu que le gouvernement n’a jamais diffusé de fausses informations contre l’UE ou les États-Unis, pas plus qu’il ne les a accusés de chercher à ouvrir un second front. Malgré cela, la rhétorique anti-occidentale du Rêve géorgien s’est intensifiée à l’approche les élections générales du 26 octobre 2024.

Bidzina Ivanishvili, fondateur du Rêve géorgien, a lancé cette campagne en réitérant des mises en garde et des déclarations alarmistes sur un supposé «Parti de la guerre mondiale», une entité cherchant prétendument à entraîner la Géorgie dans un conflit avec la Russie. Il a désigné certains groupes d’opposition, en particulier le MNU, ainsi que des organisations de la société civile comme étant les instruments d’une soi-disant entité extérieure. Selon lui, ces groupes seraient manipulés par des puissances étrangères cherchant à déstabiliser le pays et à remettre le MNU aux commandes. Ivanishvili a présenté le scrutin à venir comme un «référendum» sur la paix ou la guerre, positionnant son parti comme le seul vrai garant de la paix, et accusant les partis d’opposition de servir des intérêts étrangers. Dans ses discours, il a soutenu que le Rêve géorgien l’emporterait sur ces prétendues forces «guerrières» qui cherchent depuis des années à provoquer un conflit en Géorgie. Ivanishvili a souligné que le «Parti de la guerre mondiale» exerçait une forte influence sur les administrations américaine et européenne et œuvrait contre les intérêts nationaux de la Géorgie sous le couvert de l’UE et des États-Unis.

Malgré cette rhétorique hostile, Ivanishvili s’est en fait efforcé de maintenir un équilibre délicat: il a laissé entendre que le Rêve géorgien était résolu à préserver l’image des alliés occidentaux de la Géorgie, alors même que certaines administrations des États-Unis et de l’UE cherchaient à provoquer un changement de régime dans le pays. Plutôt que d’accuser directement l’UE et les États-Unis, il a placé la responsabilité sur un prétendu «Parti de la guerre mondiale» qui contrôlerait ces administrations.

La rhétorique hostile à l’Occident s’est imposée comme une stratégie clé du Rêve géorgien et de ses partenaires du Pouvoir au peuple, qui accusent constamment les alliés occidentaux d’ingérence dans la politique intérieure géorgienne. Des figures du parti ont suggéré que des acteurs étrangers cherchaient à influencer le processus électoral, à financer la campagne de l’opposition par des moyens illicites, à planifier la délégitimation des résultats des élections et à orchestrer un coup d’État pour mettre en place un gouvernement complaisant et favorable à une confrontation militaire avec la Russie. Dans un appel brutal aux électeurs, le Rêve géorgien a présenté l’élection comme un choix entre la paix et la guerre, le «fascisme libéral» et les valeurs traditionnelles, entre l’indépendance nationale et le contrôle par l’étranger et entre le sombre passé de la Géorgie et un avenir radieux au sein de l’Europe. Le parti sous-entendait qu’une défaite du Rêve géorgien reviendrait à livrer la Géorgie aux puissances étrangères, ce qui déboucherait sur une guerre.

Depuis le début de la campagne électorale, les responsables du Rêve géorgien ont également redoublé d’efforts pour jeter le discrédit sur les organisations internationales et les observateurs électoraux, les accusant de parti pris en faveur de l’opposition et d’ingérence dans le processus électoral. Les médias pro-Kremlin exploitent cette rhétorique changeante du Rêve géorgien.

Le glissement progressif du Rêve géorgien vers une posture moins favorable à l’UE et ce changement de ton vis-à-vis de l’UE ont fourni aux voix pro-Kremlin en Géorgie un terrain fertile pour faire avancer leurs objectifs. Les acteurs et médias partisans du Kremlin ont intensifié leurs efforts pour attiser l’hostilité envers l’Union européenne, propageant une rhétorique anti-UE lors d’événements majeurs, notamment pendant les délibérations de l’UE sur le processus d’adhésion de la Géorgie.

Un report du statut de candidat

Depuis que la Géorgie a sollicité son adhésion à l’UE, des sources pro-Kremlin se sont constamment efforcées de saper l’intégration du pays à l’Europe, de mettre en doute ses chances d’adhésion, de dénigrer son statut de candidat et de cibler les fonctionnaires de l’UE ainsi que les députés européens exprimant des réserves sur les actions du Rêve géorgien.

Avant l’obtention du statut de candidat par la Géorgie, l’un des arguments les plus souvent utilisés par les partisans du Kremlin insistait sur le manque de valeur et d’importance de ce statut, prétendant qu’il était purement symbolique et ne procurait aucun avantage tangible à la Géorgie. Certains récits soutenaient que la candidature entraînerait de nouvelles obligations et engagements pour la Géorgie, sans contreparties équivalentes de la part de l’UE.

Par ailleurs, des sources favorables au gouvernement russe ont également véhiculé des craintes quant au fait que l’UE n’accepterait jamais la Géorgie en tant qu’État membre. Plusieurs acteurs ouvertement pro-Kremlin ont aussi répandu l’idée selon laquelle l’adhésion à l’UE forcerait la Géorgie à légaliser le «mariage gay» et, plus généralement, qu’elle signifierait une renonciation à l’identité géorgienne, à ses valeurs traditionnelles et à l’orthodoxie, présentant la poursuite de l’intégration à l’UE comme une trahison envers la «véritable géorgianité».

Après la décision de l’UE en juin 2022 de donner à la Géorgie une perspective européenne (mais pas le statut de candidat), certaines sources pro-Kremlin ont accusé l’opposition de faire obstacle au statut de candidat de la Géorgie pour ses propres intérêts, présentant cela comme une raison de la décision de l’UE. Elles ont même suggéré que l’opposition cherchait à provoquer dans le pays un mouvement similaire à celui de Maïdan. La décision de l’UE a provoqué une nouvelle vague de rhétorique anti-européenne émanant de voix pro-Kremlin. Ces déclarations reprenaient les principaux arguments de propagande déjà diffusés par le parti du Rêve géorgien au pouvoir.

Dès 2022, des sources pro-Kremlin ont largement mis en avant l’idée selon laquelle diverses forces, tant étrangères qu’internes, poussaient la Géorgie à ouvrir un «second front» contre la Russie. Ces récits prétendaient que l’Occident voyait la Géorgie comme un outil stratégique pour affronter la Russie et servir les intérêts américains et européens. Les États-Unis chercheraient soi-disant à conserver un point chaud permanent à la frontière méridionale de la Russie. Des affirmations similaires relatives au statut de candidat à l’UE de la Géorgie laissaient entendre que même si l’Occident n’appelle pas explicitement à la guerre, il sous-entend que l’ouverture d’un second front pourrait s’avérer nécessaire pour obtenir le statut de candidat à l’UE. D’autres récits prétendaient que le soutien financier occidental avait principalement servi à organiser des manifestations et des troubles en Géorgie, poussant le pays vers un conflit et l’entraînant potentiellement vers un sort similaire à celui de l’Ukraine.

La loi sur les agents de l’étranger

Suite à la loi controversée sur les agents de l’étranger, des sources pro-Kremlin ont fortement appuyé les attaques publiques du Rêve géorgien contre les OSC en Géorgie. Ces attaques ont tenté de discréditer les OSC, les présentant comme des vecteurs de l’influence occidentale. Certains ont argué que les OSC étaient souvent au service d’agences de renseignements étrangères, recueillaient des informations et agissaient contre les intérêts de la Géorgie. Ils les ont qualifiées d’agents de l’ étranger bénéficiant d’un soutien financier en contrepartie du sabotage de leur propre pays.

Certains ont par ailleurs prétendu que de nombreuses OSC soutenaient le programme de certains partis, notamment celui du Mouvement national uni (MNU). Des acteurs pro-Kremlin ont notamment plaidé pour une version encore plus stricte de la loi sur les agents de l’étranger, exigeant des sanctions pénales et une interdiction totale des financements étrangers pour les OSC et les médias.

Suite à la visite en Géorgie du Haut Représentant Josep Borrell en septembre 2023, ces sources ont multiplié les allégations selon lesquelles les États-Unis et l’UE préparaient activement des troubles dans le pays. Elles soutenaient que le rejet du statut de candidat servirait de prétexte pour provoquer une déstabilisation, créant ainsi un terrain propice à un coup d’État (une «révolution de couleur») orchestré par les forces occidentales. Les mêmes sources ont prétendu que la visite de M. Borrell avait pour but d’encourager et de mobiliser les forces de l’opposition en vue de futures manifestations dans les mois à venir.

Le statut de candidat

En 2024, suite à l’octroi du statut de candidat à la Géorgie en décembre 2023, des sources pro-Kremlin ont poursuivi leurs efforts pour discréditer l’UE. Elles ont présenté le statut de candidat comme étant purement symbolique, et ont cherché à renforcer le scepticisme vis-à-vis de l’Union. Elles ont réutilisé les arguments selon lesquels le seul effet concret de la candidature à l’UE se limiterait à un accroissement des fonds versés aux OSC exerçant une pression sur le gouvernement, sans procurer de réels avantages aux Géorgiens. Elles ont aussi soutenu que les recommandations de l’UE visaient à soumettre la Géorgie à l’emprise occidentale, qualifiant l’UE d’entité «fasciste», opposée à Dieu et à l’Église orthodoxe.

Certains récits pro-Kremlin étaient fortement critiques envers le Rêve géorgien et le gouvernement. La chaîne de télévision Alt-Info, ultraconservatrice et d’extrême droite, a même interprété le voyage du Premier ministre Irakli Kobakhidze à Bruxelles comme le signe d’un «accord» avec l’UE, déclarant que le gouvernement du Rêve géorgien avait consenti à modérer sa rhétorique anti-UE et à envisager un gouvernement de coalition conforme aux intérêts occidentaux. Selon cet accord présumé, l’UE se serait abstenue de viser Bidzina Ivanishvili, se focalisant plutôt sur des groupes conservateurs de Géorgie.

Toutefois, les actions ultérieures du Rêve géorgien ont rapidement conduit à un réalignement des récits pro-Kremlin sur la rhétorique gouvernementale. Pour commencer, le Rêve géorgien a présenté un projet de loi constitutionnelle contre la «propagande LGBTI» et a réintroduit le projet de loi controversé sur les agents de l’étranger, sous un nouveau nom. Les sources pro-Kremlin n’ont pas seulement encensé ces initiatives. Elles ont également promis de défendre la loi sur la «propagande anti-LGBTI», même par la force. Elles ont également défendu le besoin de «transparence» en matière de financement par l’étranger et fait la promotion de la loi sur les agents de l’étranger, présentée comme une mesure susceptible de renforcer la souveraineté nationale. Elles ont repris la rhétorique gouvernementale selon laquelle la loi était cruciale pour la transparence et blâmé les organisations de la société civile, les qualifiant d’agents de l’étranger. Ces récits prétendaient également que des lois similaires existaient dans les pays occidentaux, répondant ainsi aux critiques qui qualifiaient de «typiquement russe» le projet de loi. Ce discours est parfaitement aligné sur la rhétorique pro-gouvernementale ayant cours en Géorgie.

Les élections de 2024

À l’approche des élections législatives du 26 octobre, des sources pro-Kremlin ont commencé à relayer la rhétorique du parti au pouvoir. Elles ont affirmé que l’Occident, y compris l’UE, chercherait à saper la légitimité du scrutin en le qualifiant de frauduleux afin de déclencher des mouvements révolutionnaires et de renverser le gouvernement en place. Ces récits prétendaient que la Géorgie était à l’aube d’une «révolution de couleur» similaire à celle de Maïdan en Ukraine, soutenant que la politique occidentale visait désormais à déstabiliser toute la région post-soviétique, y compris le Caucase du Sud, en créant un front anti-russe.

Selon ce narratif, l’Occident cherche à remplacer le parti Rêve géorgien par une élite pro-occidentale prête à affronter la Russie, en soutenant activement les manifestations et les mouvements d’opposition via des OSC locales et des groupes alliés. Des sources pro-Kremlin ont, d’autre part, soutenu que seule la Russie et Vladimir Poutine pouvaient contrecarrer ce projet de coup d’État en Géorgie.

Ces médias ont aussi continué à remettre en question les perspectives d’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne, tout en appelant à une révision des aspirations du pays. Ils ont soutenu que l’UE était contrôlée par le «Parti de la guerre mondiale» et l’«État profond», tous deux opposés aux intérêts nationaux de la Géorgie, rendant ainsi l’adhésion à l’UE incompatible avec les intérêts du pays. Dans le cadre de ce discours, ils ont critiqué l’article constitutionnel affirmant les aspirations européennes et euro-atlantiques de la Géorgie, plaidant pour son retrait.

En résumé, le paysage informationnel géorgien fait toujours l’objet de vives controverses, les discours pro-Kremlin et du Rêve géorgien convergeant dans leur utilisation de récits de désinformation de plus en plus opposés à l’UE et à l’Occident. Ne vous laissez pas abuser.

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