Quand les femmes s’opposent à Poutine et à Loukachenko

Cette Journée internationale de la femme est l’occasion de rendre hommage aux femmes russes et biélorusses qui luttent contre la désinformation et la manipulation des partisans du Kremlin et des États russe et biélorusse.

Citons en exemple le cas de Ioulia Navalnaïa, l’épouse d’Alexeï Navalny, un dissident russe emprisonné et décédé subitement le 16 février 2024 dans des circonstances suspectes dans un camp de prisonniers sibérien. Alexeï Navalny a été enterré près de Moscou le 1er mars. Bravant le Kremlin, des milliers de Russes sont venus lui rendre hommage tout en scandant des slogans anti-guerres.

Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, et Ioulia Navalnaïa, lors de la cérémonie du Prix Sakharov pour la paix de 2021, Service de presse du Parlement européen

Ioulia Navalnaïa a rencontré les dirigeants européens le 19 février. S’adressant au Parlement européen le 28 février, elle a déclaré: «Poutine doit répondre de ce qu’il a fait à mon pays. Poutine doit répondre de ce qu’il a fait à un pays voisin pacifique. Et Poutine doit répondre de tout ce qu’il a fait à Alexeï.»

Sans surprise, l’État russe et les médias pro-Kremlin se sont empressés de l’attaquer, avant même que son mari ne soit enterré. De manière tout à fait caractéristique, un article la qualifiait de «marchande de haine» et d’«outil d’incitation à la guerre civile en Russie».

D’autres articles, toutefois, utilisaient une tactique que les observateurs de la désinformation russe connaissent bien et qui consiste à s’attaquer à elle en tant que femme en utilisant un langage machiste. Un article de l’édition anglaise de la Pravda a par exemple suggéré qu’elle devrait «diffuser des vidéos dénudées» sur YouTube pour gagner sa vie. D’autres articles ont tenté de ternir son image en prétendant qu’elle «avait eu du mal à retenir son sourire» en apprenant la mort de son mari, ou que sa participation à la Conférence sur la sécurité de Munich «avec une robe et un maquillage parfaits» était assez suspecte.

Nous pouvons aussi citer l’exemple de Evgenia Kara-Murza, l’épouse de l’opposant et journaliste Vladimir Kara-Murza, qui purge une peine record de 25 ans de prison pour avoir critiqué l’invasion de l’Ukraine par la Russie, une peine dont la durée surpasse même les normes soviétiques. L’habitude du Kremlin d’infliger de lourdes peines pour effrayer la population jusqu’à la rendre passive n’a pas empêché Mme Kara-Murza de défendre son mari bec et ongles. Elle a également repris le flambeau de son époux dans sa lutte contre le régime de Poutine en prenant la parole lors de réunions internationales et en occupant le poste de directrice du plaidoyer à la Fondation Russie libre.

L’État russe et les médias pro-Kremlin se moquent depuis longtemps du féminisme et des droits des femmes. Cette stratégie n’est ni accidentelle ni marginale. Dévaloriser et rabaisser l’autonomie des femmes figure en bonne place dans le super-discours du Kremlin sur les «valeurs menacées». Prenons un moment pour rappeler de quelle façon les médias de désinformation pro-russes utilisent des visions rétrogrades et violentes de la féminité et de la masculinité pour consolider le régime de Poutine.

La place des femmes dans la propagande russe – et les attaques contre l’Occident

Les propagandistes russes aiment parfois se poser en défenseurs des femmes, notamment dans les pays où sont stationnés des soldats de l’OTAN ou des observateurs de l’UE. En 2017, des e-mails envoyés à des médias lituaniens, dont on soupçonne qu’ils ont été envoyés dans le cadre d’une campagne de désinformation russe, accusaient à tort des soldats allemands d’avoir violé une mineure en Lituanie. En 2023, en Pologne, des médias en polonais ont accusé des soldats de l’OTAN d’utiliser des jeunes filles mineures comme prostituées. En 2024, un propagandiste pro-russe a fait appel à des sources azerbaïdjanaises pour diffuser des allégations selon lesquelles des soldats français auraient battu et violé une jeune Arménienne de 15 ans.

L’ironie, c’est qu’alors même que les partisans de la désinformation russe prétendent défendre les femmes contre les prédateurs de l’OTAN, ils ont aussi tendance à décrire tout progrès en matière d’égalité des femmes, ou même la capacité des femmes à agir de manière indépendante, comme un risque existentiel pour les sociétés «traditionnelles». Un bref regard sur la désinformation russe de ces dernières années suffit à voir l’obsession quasi-pathologique du Kremlin pour les «femmes occidentales» qui cherchent à nuire à la Russie de l’intérieur, soutenant que le féminisme est néfaste ou que la masculinité russe court un danger imminent à cause de l’Occident.

Volonté féminine

Les commentateurs semblent craindre que la volonté féminine détruise ou déstabilise la Russie de Poutine. Ils ne sont pas les premiers à exprimer cette peur. Les sociétés fascistes ou hautement autocratiques ont toujours vénéré la masculinité violente tout en réduisant les femmes à leur rôle subalterne de reproductrices chargées de donner naissance à des hommes, de préférence à de futurs soldats qui iront se battre lors des guerres déclenchées par leur dirigeant.

Ainsi, lorsque les femmes s’aventurent hors de ces rôles traditionnellement subalternes, les nationalistes russes ne peuvent retenir leur colère. Ainsi ont-ils paniqué en 2021 en apprenant que Manizha, une chanteuse pop d’origine tadjike, représenterait la Russie au concours Eurovision de la chanson. Ils ont soutenu que la prestation de Manizha était «une insulte pour les femmes russes».

Un exemple plus inquiétant et plus récent concerne la dramaturge Svetlana Petrichuk et la metteuse en scène Zhenya Berkovish. Ensemble, elles ont monté une pièce intitulée «Finist, le clair faucon», qui parle de femmes russes recrutées par Daech. La pièce utilisait les témoignages de ces femmes russes pour transmettre un message contre l’extrémisme. La pièce, donnée pour la première fois à Moscou en 2021, a été encensée par la critique et s’est vu décerner deux récompenses nationales lors de la cérémonie du Masque d’or.

Mais le 5 mai 2023, les choses ont changé. Petrichuk et Berkovish ont été arrêtés et mises en examen pour «justification du terrorisme». Les preuves reposent principalement sur un unique document transmis par des nationalistes russes se faisant passer pour des scientifiques, dont le «destructologue» Roman Silantyev. Le texte accusait les femmes de prôner un mélange d’«idéologie de Daech» et de «féminisme radical», une combinaison étrange compte tenu de la misogynie de l’État islamique. Depuis leur arrestation, elles ont été placées en isolement préventif, reconduit à plusieurs reprises. L’audience du 7 mars a prolongé à nouveau leur détention jusqu’au 10 avril, sans qu’aucune date de procès ne soit fixée. Ce n’est peut-être pas un hasard si Berkovish est connue pour ses poèmes anti-guerres.

Pour résumer, la capacité des femmes à agir en toute indépendance menace de mettre un terme à, ou du moins de remettre en question, la violence nationaliste délirante qui se cache derrière l’invasion de l’Ukraine par la Russie et de mettre en danger la hiérarchie indubitablement peureuse et réactionnaire que cette violence soutient.

Femmes politiques et militantes

Le Kremlin et ses acolytes craignent particulièrement les femmes politiques indépendantes. Nous avons déjà évoqué les cas de Ioulia Navalnaïa et Evgenia Kara-Murza.

On peut aussi rappeler celui de femme politique biélorusse Svetlana Tsikhanovskaïa, leader de l’opposition biélorusse depuis que la police d’Alexandre Loukachenko a emprisonné son mari, Sergueï Tikhanovski. Ce dernier a tenté de se présenter comme candidat à l’élection présidentielle de 2020 en Biélorussie mais a été arrêté avant le scrutin. Comme on pouvait s’y attendre, les médias et commentateurs biélorusses de l’État ont qualifié Svetlana Tsikhanovskaïa de fille de cuisine et d’intermédiaire utilisé par les féministes européennes pour essayer de détruire les valeurs biélorusses traditionnelles.

En Russie, certaines femmes russes ont déjà manifesté contre la façon dont la guerre est menée, même si toutes ne se disent pas opposées à la guerre elle-même. Elles veulent juste que la violence cesse. Mais si la guerre s’achève sans une victoire triomphale de la Russie, le régime de Poutine pourrait être remis en question.

La peur évidente du Kremlin à l’égard de la capacité d’action des femmes n’est pas apparue tout à coup. C’est pourquoi, en plus des femmes citées ci-dessus, nous souhaitons terminer cet article en honorant la mémoire de la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée le 7 octobre 2006. Elle a travaillé pour le journal indépendant Novaya Gazeta (titulaire du Prix Nobel de la paix 2021) et a courageusement rendu compte des atrocités commises par l’armée russe en Tchétchénie. Elle a aussi écrit un livre qui critiquait Poutine, La Russie de Poutine. On ne sait toujours pas qui a commandité son meurtre. L’un des hommes reconnus coupables de l’assassinat a récemment été gracié pour avoir combattu en Ukraine.

En cette Journée internationale des femmes, EUvsDisinfo leur rend hommage, ainsi qu’à tant d’autres comme elles qui ne peuvent toutes être nommées ici.

 

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