La liberté d’expression entre les mains des Russes: comment la Russie utilise Telegram pour occuper l’espace informationnel

La stratégie marketing de Telegram consiste à présenter le service de messagerie comme une plateforme offrant une liberté d’expression totale par rapport aux politiques de modération appliquées par d’autres plateformes telles que Facebook, Instagram ou Twitter. Telegram prétend considérer la modération de contenu comme une question philosophique d’éthique et de morale, comme si toute interférence servait exclusivement à «discipliner» les utilisateurs. Toutefois, en pratique, cette question philosophique a des conséquences tout à fait concrètes. Par exemple, les conclusions d’une évaluation indépendante de l’impact de Facebook sur les droits de l’homme au Myanmar ont montré qu’une modération insuffisante du contenu en langue birmane a contribué au génocide des musulmans Rohingyas.

Avant l’invasion à grande échelle, la Russie utilisait déjà délibérément Telegram pour infiltrer l’espace informationnel ukrainien. Telegram a servi d’alternative pour diffuser des discours pro-Kremlin lorsque les réseaux sociaux russes VKontakte et Odnoklassniki, ainsi que les chaînes de télévision détenues par Viktor Medvedchuk, un homme politique pro-russe, ont été bloqués dans le but de faire obstacle à la guerre de l’information menée par la Russie en Ukraine. L’importance de Telegram pour la machine de propagande russe a encore augmenté lorsque la guerre russo-ukrainienne est entrée dans sa phase «à grande échelle».

Dans les territoires temporairement occupés d’Ukraine, la stratégie d’information de la Russie consiste à restreindre et à bloquer tout ce qu’elle peut, des signaux TV aux sites Web, et à fournir rapidement une source d’information de remplacement contrôlée par le Kremlin. L’étude d’OPORA sur l’espace informationnel des territoires temporairement occupés a montré que, pour mettre en place la censure sur le plan technique, les Russes utilisent les bureaux et les équipements qui ont été saisis aux opérateurs de téléphonie mobile et aux fournisseurs d’accès Internet ukrainiens. Certains fournisseurs ont été contraints de se connecter aux réseaux russes, d’autres ont vu leur trafic redirigé. Au moins 46 fournisseurs Internet ukrainiens ont dû mettre fin à leurs services dans les territoires temporairement occupés. Onze fournisseurs «gris» les ont remplacés et diffusent leurs informations dans les territoires occupés. Malgré tout, la connexion aux principaux réseaux mobiles ukrainiens ne peut pas être totalement bloquée, en dépit de tentatives répétées.

Les réseaux sociaux et messageries les plus populaires, tels que Facebook, Instagram, WhatsApp et Viber, ont également été bloqués. Le réseau social russe VKontakte est devenu le seul remplaçant disponible, et la messagerie Telegram est la seule grande plateforme en dehors de la juridiction formelle de la Fédération de Russie (puisqu’elle est enregistrée dans les îles Vierges britanniques et aurait son siège aux Émirats arabes unis) à n’avoir pas été bloquée dans les territoires temporairement occupés. Les liens potentiels entre Telegram et les autorités russes sont un autre sujet de discussion puisque le fondateur de la société n’est autre que le Russe Pavel Durov, ancien propriétaire du réseau social russe VKontakte.

Durov lui-même a déclaré à plusieurs reprises avoir été contraint de vendre VKontakte sous la pression des forces de l’ordre russes qui exigeaient d’accéder aux données des utilisateurs. C’est, selon lui, ce qui l’a conduit à aller vivre à l’étranger et à créer une autre plateforme non censurée par le gouvernement russe. Cependant, en raison d’un manque d’ouverture et de transparence, la sécurité de Telegram et la fiabilité du «système d’honneur » de la société continuent de poser question.

Le fait qu’en 2018, le Kremlin ait tenté sans succès de bloquer Telegram, a ajouté à la polémique, mais depuis, le service de messagerie semble avoir été totalement adopté par les propagandistes du Kremlin, notamment par Soloviev, Simonian, Medvedev et d’autres.

La première fois qu’OPORA a remarqué que Telegram était utilisé pour diffuser des discours pro-Kremlin dans les territoires temporairement occupés, c’est lorsque la Russie a préparé le pseudo-référendum sur leur annexion. Sur Telegram, 127 chaînes locales pro-russes, conçues spécifiquement pour les villes et villages occupés, ont rejoint la campagne. Il s’agissait de chaînes de collaborateurs locaux, d’administrations d’occupation et de prétendus «ministères», de médias contrôlés par les autorités russes, etc.

À cette époque, OPORA a remarqué qu’une tendance se dessinait: les Russes n’essaient pas de créer un contenu qui soit unique à chaque lieu ou région, malgré leurs différences. Les messages diffusés sur ces chaînes étaient uniques dans seulement environ un tiers des cas. Dans la plupart des autres cas, les messages de propagande étaient identiques sur les différentes chaînes Telegram et étaient publiés presque simultanément. Les propagandistes essayaient de convaincre leurs abonnés que la Russie «prendrait soin» des territoires occupés. Ils diffusaient des contenus sur le système éducatif, les soins de santé et l’application de la loi en Russie, expliquant aux abonnés le fonctionnement du système de protection sociale et la façon de respecter les lois russes une fois ce territoire absorbé par la Russie. Ils discréditaient aussi les autorités ukrainiennes et diffusaient des messages affirmant que les habitants de la région temporairement occupée voulaient rejoindre la Fédération de Russie et attendaient le pseudo-référendum avec impatience. Par conséquent, l’utilisation de Telegram a aidé la Russie à conférer une «image démocratique» au référendum truqué.

Les activités des chaînes d’occupation ne se limitent pas aux informations importantes, comme le pseudo-référendum. Si Telegram est présenté comme une alternative hors de portée de la censure russe, des efforts systématiques sont en fait déployés pour l’utiliser dans le but de diffuser des discours pro-Kremlin dans les territoires temporairement occupés. OPORA a pu identifier 640 chaînes Telegram locales pro-russes destinées à différentes zones d’habitation des parties temporairement occupées des régions de Zaporijjia, Kherson, Donetsk et Louhansk, ainsi que d’autres zones que les Russes souhaitaient occuper, sans y être parvenus. Des chaînes ont même été créées pour les territoires aujourd’hui libérés par les forces armées ukrainiennes. Elles restent en activité en dépit de leur inutilité.

Sur Telegram, l’infrastructure d’information des occupants repose sur cinq éléments. Le premier concerne les médias locaux qui en sont venus à «remplacer » les médias locaux ukrainiens couvrant la vie quotidienne de ces villes et villages. Le deuxième élément est constitué par les chaînes des administrations d’occupation locales, des départements locaux des «ministères», des forces de l’ordre et d’autres «autorités» administratives. Le troisième élément correspond aux pages de diverses organisations caritatives ou bénévoles, organisations d’éducation «patriotique», syndicats, etc. Le quatrième élément correspond aux pages de personnalités publiques, comme les collaborateurs locaux, les «correspondants de guerre» et autres journalistes. Le cinquième et dernier élément concerne les pages d’échange, de vente de biens et de services ou de recherche d’emploi.

Le contenu généralement proposé par ces chaînes Telegram est assez similaire aux messages qui ont été partagés lors de la campagne de propagande en faveur des pseudo-référendums. Les administrateurs informent en continu les utilisateurs des prestations sociales accessibles aux résidents du territoires temporairement occupés et expliquent comment en bénéficier. Parallèlement, des articles «éducatifs» sont régulièrement publiés sur la culture et l’histoire russes et soviétiques. Cependant, la culture russe contemporaine est rarement évoquée. À la place, ces chaînes évoquent souvent le bon vieux temps où ces régions appartenaient à l’Union soviétique, ou des auteurs russes et d’autres personnalités culturelles. Elles couvrent également différentes manifestations éducatives et culturelles organisées dans les villes et villages occupés, comme des expositions d’art, des conférences sur l’histoire et des événements «d’éducation patriotique» destinés aux jeunes.

L’accent est souvent mis sur différents événements visant à intégrer les territoires ukrainiens occupés à la Russie. À titre d’exemple, les chaînes écrivent des articles sur les activités caritatives des gouvernements locaux russes et des habitants des villes russes ou sur les programmes d’échange organisés pour diverses professions. Elles expliquent comment la Russie va reconstruire les villes ukrainiennes, passant sous silence le fait que ce sont les forces russes qui ont détruit le pays en premier lieu. Elles s’attachent en particulier à discréditer l’Ukraine et les autorités ukrainiennes, en reproduisant principalement les discours classiques de la propagande russe sur les «nazis» au pouvoir en Ukraine.

Un autre sujet récurrent sur les chaînes Telegram d’occupation est la lutte contre l’alcool, la drogue, les «contrefaçons» et les «réserves d’armes ukrainiennes». Il s’agit du seul discours permanent sur l’application de la loi. Les occupants indiquent régulièrement avoir identifié un nouveau criminel impliqué dans la production d’alcool contrefait ou dans la vente d’alcool de contrebande ou de drogue. Ce discours est également utilisé pour discréditer les habitants pro-ukrainiens, les messages présentant souvent les criminels comme des «ukrainiens qui attendent» (un terme péjoratif utilisé par les Russes pour décrire de potentiels «traîtres» de l’armée russe et de la population locale, qui attendent le retour des autorités «nazies» ukrainiennes, et qui fait référence à un mème bien connu), des «experts en incendie» (Ukrainiens vivant dans les territoires occupés et coopérant discrètement avec les forces armées ukrainiennes, dépeints par les Russes comme cherchant à augmenter les pertes civiles), les anciens combattants des territoires temporairement occupés, etc.

Telegram est particulièrement fier de ne coopérer avec aucun gouvernement. Il l’indique même dans ses FAQ, affirmant que Telegram «ne prendra pas part à une censure motivée par des considérations politiques». Cependant, en qualifiant de censure toute activité de modération, Telegram a permis à la propagande et à la désinformation russes de gagner les territoires ukrainiens temporairement occupés par la Russie. Telegram est devenu une plateforme clé utilisée par les occupants pour communiquer avec la population ukrainienne, contribuant ainsi à ce que la désinformation russe atteigne des publics visés en Ukraine et ailleurs.

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