La Russie expérimente la désinformation en Moldavie

Cela fait longtemps que la Moldavie est dans le viseur du Kremlin. Le Kremlin met en œuvre une approche multiforme pour déstabiliser la Moldavie et entraver son rapprochement vers l’Union européenne, combinant des pressions économiques, des chantages à l’énergie, l’organisation de manifestations et une désinformation massive dans les médias.

Des pirates à bord

Au début de l’été, les Moldaves visionnant des films piratés sur des sites de streaming illégaux ont découvert, parmi les publicités habituelles, une magnifique vidéo faisant la promotion d’un camp d’été «militaro-patriotique» destiné aux enfants moldaves. Il est dit dans le clip que le ministère moldave de l’éducation organiserait ce camp avec l’appui de l’UE. Les élèves seraient formés au maniement des armes.

La vidéo n’a pas été partagée sur les habituels médias et chaînes Telegram pro-russes. Rapidement, un porte-parole du gouvernement moldave a déclaré que cette information était fausse. Le ministère de l’Éducation a publié un communiqué niant l’organisation d’un quelconque «camp militaire patriotique». L’ambassadeur de l’UE auprès de la République de Moldavie a également démenti ces allégations.

Pourquoi maintenant?

À l’approche d’une période électorale décisive pour le pays, on peut s’attendre à une recrudescence de ce type d’incidents. Le 20 octobre 2024, la Moldavie organisera des élections présidentielles et un référendum sur l’adhésion du pays à l’UE. L’année prochaine, des élections législatives auront lieu.

L’actuelle présidente pro-européenne, Maia Sandu, va se présenter à sa propre succession. Les citoyens décideront également si leur pays doit adhérer à l’UE. On peut donc s’attendre à ce que Moscou intensifie ses campagnes de désinformation et de manipulation, qui sont déjà massives. Pour la Russie, ce pays représente un véritable champ de bataille dans la guerre de l’information.

Le Kremlin et ses agents ont intensifié leurs attaques contre le rapprochement entre l’UE et la Moldavie ainsi que contre l’aide européenne visant à renforcer la résilience moldave. Ils qualifient faussement ces initiatives de «signe de la militarisation du pays». Selon la communauté Watchdog.md, le discours selon lequel «l’intégration à l’UE plongerait la Moldavie dans la guerre [en Ukraine]» représentait 10 % des discours hostiles identifiés dans l’espace médiatique moldave au cours des premières semaines de mai.

Ce discours est aussi propagé depuis Moscou. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a exprimé son inquiétude quant à la baisse du taux de natalité en Moldavie, due selon elle au fait que «les hommes sont appelés à s’entraîner aux côtés des militaires américains et roumains».

Les armes du Kremlin: la taxe sur les transferts de fonds et l’inclusivité

À peu près au même moment, les utilisateurs du site Newsmaker.md ont rapporté qu’une autre vidéo, diffusée sous forme de publicité sur des plateformes de streaming illégales, prétendait que la Moldavie allait instaurer une nouvelle taxe «patriotique» de 10 % sur les transferts de fonds, qui sera employée à combler le déficit budgétaire. Une fois encore, le porte-parole du gouvernement moldave a déclaré que cette vidéo n’avait aucun rapport avec la réalité.

À l’approche de la Chisinau Pride 2024, qui s’est déroulée le 16 juin, une troisième vidéo est apparue, interrompant la diffusion de films piratés sur cette même plateforme. Cette fois, la publicité prétendait que le ministère de l’Éducation faisait la promotion de l’«inclusivité» dans les écoles. L’emploi du terme «inclusivité» visait clairement à exploiter les sentiments homophobes dans le but de discréditer le gouvernement moldave. Le ministère de l’Éducation a démenti ces allégations, invitant les citoyens à s’informer auprès de sources officielles.

La fable selon laquelle que «l’UE forcerait la Moldavie à légaliser les droits LGBTQI+» reste l’un des principaux discours de désinformation utilisés dans ce pays par les partisans du Kremlin. Une autre déclaration mensongère gagnant également du terrain prétend que «l’UE pousse la Moldavie à s’impliquer dans la guerre [en Ukraine]».

Alors, qu’y a-t-il de nouveau?

Les trois vidéos publiées en mai et juin sont d’une excellente qualité technique. Elles arborent les emblèmes du ministère de l’Éducation, une ruse destinée à tromper le public.

Le fait qu’elles aient été diffusées sous forme de publicités sur des sites de films piratés indique qu’elles visaient un public jeune, technophile et anglophone, généralement peu engagé politiquement. Les auteurs ont également évité de passer par les grandes plateformes de médias sociaux comme Facebook et Instagram, qui ont commencé à bloquer les acteurs de la désinformation. Pour des raisons qui restent floues, ils ont également ignoré Telegram.

Tactiques habituelles, suspects habituels: contenu émotionnel et «effet d’assoupissement»

Le recours à des vidéos de haute qualité technique et l’emploi de nouvelles plateformes ne signifient pas pour autant la disparition des «faux habituels». La présidente moldave Maia Sandu a récemment été la cible de deux vidéos. L’une d’elles, qui pourrait être considérée comme un «faux bon marché», se moquait de la double nationalité de Mme Sandu.

Une autrevidéo, de meilleure qualité, contenait une fausse déclaration de la présidente promettant de rembourser toutes les victimes d’escroqueries. L’administration présidentielle a déclaré que cette vidéo était un faux.

Chaque jour, les acteurs pro-Kremlin inondent l’espace informationnel de nouveaux contenus. Le ministre des affaires étrangères a dû réfuter des allégations selon lesquelles la Moldavie imposerait des visas aux citoyens russes. De son côté, le ministère de la défense a dû répondre aux déclarations de l’oligarque fugitif Ilan Șor, condamné par contumace à 15 ans de prison pour fraude, prétendant que l’armée moldave était subordonnée à l’armée roumaine. Un grand nombre de canaux ont diffusé ce discours de désinformation, comme l’a montré Stopfals.md.

Les politiciens inféodés à Moscou comptent parmi les principaux relais de l’influence du Kremlin en Moldavie. Mediacritica.md a dressé une longue liste de tiktokeurs politiques. Ilan Șor y apparaît comme une figure particulièrement importante. Après s’être établi à Moscou, il a formé un nouveau bloc de partis favorables à la Russie et continué de promouvoir les discours de désinformation du Kremlin. Parmi ceux-ci: «l’UE signifie la guerre», «[l’adhésion à] l’UE détruira l’agriculture moldave», «l’UE provoquera une hausse des prix», «l’Occident contrôle le gouvernement moldave», et récemment, «les ONG sont des agents d’ingérence de l’étranger».

Des enquêtes sur le financement illégal d’affiliés de Șor sont en cours et les autorités cherchent à limiter les flux financiers provenant de Russie. La police des frontières moldave a ainsi pu saisir environ 1 million d’euros en espèces convoyés de Moscou à Chisinau par des partisans de Șor revenant d’un congrès en Russie.

Un flot ininterrompu d’informations fausses ou trompeuses vise à interférer dans les échéances politiques et à mettre les autorités sur la défensive. Cette méthode utilise également ce que l’on nomme «l’effet d’assoupissement», qui cherche à convaincre des publics cibles, même lorsqu’on sait que les messages sont sujets à caution. Un de nos articles montre comment cette technique est utilisée avec un contenu émotionnel.

Des efforts coordonnés et publiquement visibles

Une récente analyse réalisée par la communauté WatchDog.md met en évidence le caractère structuré des campagnes de désinformation orchestrées par la Fédération de Russie. Ces offensives impliquent la propagation de messages par des agents du Kremlin en Moldavie, qui sont ensuite relayés et diffusés par la porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, ou vice versa. Le principal objectif de ces campagnes est de générer un sentiment de méfiance, de peur et d’angoisse dans la population, en insinuant que le gouvernement pro-occidental entraîne le pays dans la guerre.

Plusieurs personnalités, dont l’ex-président Igor Dodon et Ilan Șor, ont corroboré ou étayé ces discours. Un réseau de chaînes Telegram, de comptes Tik-Tok, de pages web et de médias russes a largement colporté ces messages. Des fausses lettres de mobilisation ont également été envoyées aux réservistes, des manifestations ont été organisées et un prétendu mouvement pacifiste a été lancé.

Le 13 juin, les gouvernements des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni ont averti que le Kremlin tente de s’ingérer dans les élections présidentielles moldaves et dans le référendum sur l’adhésion à l’UE. Selon leur déclaration, «ces acteurs russes emploient activement la désinformation et la propagande, que ce soit en ligne, à la télévision ou dans la rue… [pour attiser] les critiques envers le gouvernement et le parti politique de l’actuelle présidente moldave, dans le but de provoquer des manifestations». Parallèlement, lors du Conseil européen de juin, les dirigeants de l’UE ont réitéré leur engagement à aider la Moldavie à renforcer sa résilience, sa sécurité et sa stabilité face aux manœuvres déstabilisatrices de la Russie.

Début juin, Ziarul de Garda a remarqué que les comptes officiels Facebook et Instagram d’Ilan Șor, soumis à des sanctions de l’UE, des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni, ainsi que ceux de ses proches collaborateurs Marina Tauber, Evghenia Gutul, et Alexei Lungu, ont été bloqués. Meta a indiqué que ces profils étaient considérés comme ceux de «personnes ou organisations dangereuses», après avoir évalué leurs «activités en ligne et hors ligne».

Toutefois, des experts ont indiqué qu’Ilan Șor et un autre oligarque en exil, Veaceslav Platon (sanctionné par le Canada), ont intensifié leurs campagnes de désinformation sur les médias sociaux. Rien qu’en juin, ils ont investi 55 000 euros pour diffuser des messages tels que «la Moldavie est contrôlée par des forces étrangères» ou «la Russie devrait être le partenaire stratégique de la Moldavie».

Et des manœuvres moins visibles

Après la fermeture des profils Facebook précédemment mentionnés, des dizaines de nouvelles pages sont rapidement apparues. On peut citer en particulier «Moldova Culturală Plus» et «Moldova în Media», qui véhiculent les mêmes discours trompeurs. Par exemple, des vidéos et des publications ont prétendu que l’aspiration de la Moldavie à rejoindre l’UE a provoqué la disparition de dizaines de villages, la fermeture de centaines d’écoles, et que le pays aurait soi-disant versé des millions d’euros au budget de l’UE au cours des dix dernières années.

L’activiste social et artiste Alex Buretz a remarqué une multiplication de faux profils Facebook avec des noms manifestement étrangers. Ces profils commentent et partagent les contenus publiés par Șor et son équipe.

Le Digital Forensic Research Lab (DFRLab) de l’Atlantic Council a mentionné avoir identifié 36 pages Facebook non authentiques véhiculant les messages anti-européens d’Ilan Șor. La plupart de ces pages sont en activité depuis un certain temps. À l’approche du scrutin moldave, ces pages web ont presque simultanément modifié leurs noms pour suggérer des liens avec la Moldavie.

Certaines de ces transformations ont été plutôt surprenantes. À titre d’exemple, Fitness Fanatics Literary Lovers Creative Concepts a été renommé «Acasa in Moldova» («chez nous en Moldavie») et Green Living Creative Corner Local Love est devenu Moldova Pioniera («Moldavie Pionnière») en novembre et décembre 2023, respectivement.

Entre novembre 2023 et janvier 2024, le même phénomène a affecté plus de 20 autres pages. Selon le DFRLab, ces pages partageraient quotidiennement du contenu neutre, mais se coordonneraient ensuite pour diffuser des campagnes anti-UE rémunérées. Sans surprise, les discours habituels affirment que «l’UE est synonyme de guerre et de peur» et que «l’Occident contrôle la Moldavie».

À seulement trois mois des élections et du référendum, l’écosystème pro-Kremlin à l’œuvre en Moldavie et dans les pays voisins intensifiera certainement ses activités de propagande. Il est également certain que le gouvernement et la société civile vont accroître leurs efforts pour surveiller et déjouer la désinformation, ainsi que pour prévenir les diverses menaces hybrides. Nous suivrons attentivement ces développements.

CLAUSE DE NON-RESPONSABILITÉ

Les cas figurant dans la base de données EUvsDisinfo concernent principalement des messages circulant dans l’espace d’information international identifiés comme transmettant une représentation partielle, déformée ou erronée de la réalité et qui répandent des messages clés pro-Kremlin. Cela n’implique pas nécessairement qu’un média donné soit lié au Kremlin ou soit pro-Kremlin du point de vue éditorial, ou qu’il ait intentionnellement cherché à désinformer. Les publications de EUvsDisinfo ne représentent pas une position officielle de l’UE, les informations et opinions exprimées se fondent sur les rapports et analyses médiatiques du groupe de travail East Stratcom.

    %s

      PARTAGEZ VOTRE AVIS

      Informations relatives à la protection des données *

        Subscribe to the Disinfo Review

        Your weekly update on pro-Kremlin disinformation

        Data Protection Information *

        The Disinformation Review is sent through Mailchimp.com. See Mailchimp’s privacy policy and find out more on how EEAS protects your personal data.

        🎵 Playlist