Le revirement de discours du Kremlin: de la diabolisation des musulmans à la défense de l’Islam

La liberté de parole est une valeur fondamentale qui soutient les démocraties occidentales. Or, il est difficile de trouver le bon équilibre entre protection du droit de liberté d’expression et protection des individus contre les abus de la liberté d’expression visant à nuire intentionnellement. Qu’il s’agisse du drapeau américain brûlé comme une forme de protestation contre les États-Unis ou de l’affichage du symbole nazi en Allemagne, décider où se trouve la limite entre liberté d’expression et provocation inutile peut rendre perplexes même les politiciens les plus modérés.

Ainsi, lorsque de petits groupes de provocateurs et d’activistes d’extrême-droite en Suède et au Danemark se sont récemment rassemblés pour brûler des pages du Coran, ils ont tiré profit d’un problème de longue date qui se pose aux gouvernements démocratiques: qu’est-ce que la liberté d’expression et quand doit-elle être restreinte? La solution à ce dilemme exige de la plus grande sensibilité, de l’équité et du tact.

Les organes russes contrôlés par l’État ne présentent aucune de ces qualités. L’arme de tromperie notoire du Kremlin, la chaîne RT en anglais, n’a pas tardé à prétendre que l’autorisation des gouvernements suédois et danois donnée aux autodafés en tant que liberté d’expression était une attaque directe portée à l’Islam. Pourtant, elle ignore parfaitement l’existence des débats publics prolifiques dans ces pays qui pondèrent le droit à la liberté de religion face au droit à la liberté d’expression, montrant exactement la difficulté pour une société d’affronter un sujet aussi sensible. Mais cette transparence des débats est cruciale pour parvenir à un consensus et élaborer une politique. En revanche, il est difficile d’imaginer de tels débats dans l’environnement informationnel et informatique de plus en plus restrictif en Russie.

En attendant, RT Arabic a cité les paroles nobles du président russe Vladimir Poutine, indiquant que «le manque de respect envers le Coran est un crime en Russie, contrairement à dans certains autres pays.» Il a également déclaré: «Le patriarche de la Russie nous assure que les musulmans sont nos frères… Nous savons que dans certains autres pays, c’est différent, et certains ne respectent pas les sentiments religieux des individus. Et ils disent que ce n’est pas un crime.» Cet étrange accès d’humanitarisme et de tolérance religieuse présumés du patriarche se trouve en claire juxtaposition avec son soutien indéfectible à la guerre impie de la Russie contre l’Ukraine.

La sollicitude bienveillante de Poutine envers les sentiments des musulmans va à l’encontre de ce que les organes et commentateurs proches du Kremlin ont dit dans le passé. Ils n’ont pas hésité à comparer les immigrants en Europe, dont beaucoup viennent des pays majoritairement musulmans, aux «barbares», ni à émettre de sombres avertissements contre «l’islamisation totale» de l’Europe. Le fil conducteur du Kremlin est une volonté éhontée d’utiliser les musulmans pour attaquer l’Occident, que ce soit en les diabolisant ou en se faisant passer pour leurs protecteurs. C’est d’autant plus effronté compte tenu de la xénophobie et de l’intolérance bien documentées de la Russie envers les immigrants musulmans venus d’Asie centrale.

En réalité, la désinformation russe à propos de l’Islam, et plus généralement du sujet associé que représente l’immigration en Europe, aborde souvent plusieurs des cinq récits communs de désinformation pro-Kremlin : «les élites face au peuple», «les valeurs menacées», «la perte de souveraineté / l’identité nationale menacée» et «l’effondrement imminent». Nous démêlons le vrai du faux ci-après.

Méfiez-vous de ceux qui crient au complotisme

Le premier récit, les élites face au peuple, prétend qu’un groupe nébuleux de comploteurs conspire pour contrecarrer la volonté des gens décents et normaux. En ce qui concerne l’Islam, ce récit avance habituellement que des individus, de George Soros aux élites politiques de l’UE, utilisent l’Islam ou les immigrés musulmans pour attaquer d’autres pays de l’UE ou pour détruire des éléments de la culture européenne.

En parlant de ce mal imaginaire, une histoire a prétendu que Soros et les principaux partis politiques allemands voulaient utiliser l’«immigration de masse» pour détruire le mode de vie traditionnel en construisant une société multiculturelle. Un autre article a affirmé que la France et l’Allemagne ont conspiré pour utiliser l’immigration afin d’affaiblir l’Italie, une notion que nous avons discrédité. Et un sujet de RT a prétendu que les élites européennes étaient complices d’un génocide des chrétiens en cours au Moyen-Orient et qu’elles utilisaient les musulmans «pour faire le sale boulot».

«Des Barbares à nos portes»

Concernant les musulmans, les propagandistes du Kremlin ont souvent associé les deux récits communs de «valeurs menacées» et d’«identité nationale menacée». La potion toxique en résultant est un méga-récit dangereux, «identité nationale et valeurs menacées».

S’il y a un mot qui résume ce méga-récit, c’est celui d’«islamisation». Le lecteur se rappelle peut-être l’article de Sputnik ci-dessus, dans le style « les élites face au peuple », qui faisait référence à George Soros. Les diffuseurs de désinformation adorent mélanger et assortir leurs récits. Mais le terme «islamisation» occupe une place négligeable mais particulière au sein de la propagande pro-Kremlin dirigée contre l’Europe, comme notre base de données l’atteste.

Parmi les exemples de commentateurs proches du Kremlin essayant d’effrayer les Européens par ce mot figure Sputnik World qui agite le spectre de l’«islamisation totale» de l’Europe. Autre exemple: cet article qui se demande si l’immigration en Allemagne des ressortissants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord serait la raison de la montée de l’anti-sémitisme. Des organes proches du Kremlin insistent sur ce récit de désinformation depuis des années, et nous l’avons déjà discrédité auparavant.

Les diffuseurs de désinformation aiment exploiter le manque de précision derrière le terme «migrant» pour utiliser leur rhétorique de haine des musulmans tout en maintenant un déni plausible. Par exemple, un commentateur a affirmé que les immigrants en Europe étaient pires que les «Barbares» qui ont renversé l’Empire romain. L’amalgame entre les termes «migrant» et «musulman» était suffisamment clair sans le dire ouvertement.

L’effondrement imminent n’est jamais loin

Notre dernier récit commun du Kremlin s’inscrit dans l athématique de l’«effondrement imminent» soi-disant inévitable de l’Europe: un effondrement qui a doit se produire depuis des années. Il tend à avoir un ton apocalyptique qui affirme que l’immigration en général, y compris l’immigration en provenance de pays à majorité musulmane, finira par détruire l’Europe telle que nous la connaissons.

Par exemple, cet article de News Front a prétendu que les musulmans «asservissent» l’Europe avec le consentement tacite des dirigeants européens, dans un mélange subtil avec le récit «les élites face au peuple» décrit ci-dessus. En outre, un commentaire a affirmé que les États-Unis utilisaient l’immigration en provenance du Moyen-Orient pour parvenir à la «destruction complète de l’Europe».

Enfin, le propagandiste et démagogue russe Alexandre Douguine, se délectant de son jugement prématuré que le Covid avait détruit l’Occident, a célébré l’effondrement supposé du «monde des employés de bureau et des blogueurs sur la beauté, des personnes transgenres et des militants pour le climat, des défenseurs des droits humains et des hipsters, des migrants [c’est nous qui le soulignons] et des féministes». Dans cette vision du monde sombre et primitive, les immigrants sont juste des monstres supplémentaires dans un panthéon fantastique de dégénérés désireux de détruire tout ce qui est naturel et bon.

Publicité mensongère: de la haine à la défense de l’Islam

À l’heure actuelle, vous avez peut-être remarqué que vers 2020, les articles sur l’«islamisation» de l’Europe ont soudainement diminué dans les médias pro-Kremlin. Au lieu de cela, le sujet a glissé vers les prétendus mauvais traitements infligés par la Pologne aux immigrants victimes de la traite en Biélorussie ou les méfaits inventés des immigrants ukrainiens en Europe.

Après avoir surveillé et catalogué la désinformation pro-Kremlin pendant des années, nous avons une idée de la raison pour laquelle le Kremlin semble avoir fait un virage à 180 degrés dans ses récits sur l’Islam et les musulmans. Toute question controversée en Occident est une cible pour les colporteurs de désinformation pro-Kremlin. Il n’est pas inhabituel que le Kremlin change le ton du récit du tout au tout. C’est le genre de changement général et relativement soudain de la politique éditoriale que seul un vaste écosystème de désinformation médiatique géré par un gouvernement autoritaire peut apporter.

Malheureusement pour les dirigeants russes, un bilan, notre bilan, existe. Et il montre que jusqu’à il y a peu, les commentateurs pro-Kremlin jouaient un double jeu. D’une part, ils voulaient que le monde musulman considère la Russie comme leur ami. Mais ils ont également lancé un appel aux xénophobes en Europe en diabolisant les immigrants en général et en particulier ceux des pays à majorité musulmane.

Selon le Kremlin, l’UE est condamnée, quoi qu’elle fasse. Il est tout aussi néfaste pour elle de rejeter les immigrants que de les accueillir. Cette dynamique de base s’inscrit dans le plus «méga» des méga-récits du Kremlin: c’est toujours la faute de l’Occident. Les tactiques peuvent changer, mais l’objectif fondamental reste le même.

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