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L’opération spéciale / offensive culturelle de la Russie
«L’exportation de notre culture (russe) est plus importante que l’importation culturelle… Et nos dernières expositions à l’étranger ne sont rien de moins qu’une puissante offensive culturelle. Une sorte d’’opération spéciale’, si vous voulez.», a déclaré Mikhail Piotrovsky, directeur du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Dans une interview, disponible en russe et en anglais, il déclare clairement qu’il considère la présence de la culture russe à l’étranger comme un instrument de domination culturelle. Les expositions d’art russe à Paris sont une métaphore du «drapeau russe flottant sur le bois de Boulogne».
Cette rhétorique et cette attitude de la part de la Russie ne sont pas nouvelles. Elles sont largement présentes depuis des siècles dans les politiques gouvernementales, les attitudes individuelles ainsi que dans la littérature et l’art russes. Elles sont habilement associées à des discours selon lesquels l’art «n’a rien à voir avec la politique» et «la beauté sauve le monde de la cruauté». Néanmoins, pendant très longtemps, la culture russe a été instrumentalisée et transformée en un outil impérialiste qui nourrissait la suprématie de la Russie sur les nations et les groupes ethniques qui faisaient les frais de ses ambitions coloniales. Les poètes russes les plus reconnus, comme Lermontov et Pouchkine, ont élaboré de manière adroite et convaincante une stratégie impérialiste, colonialiste et russe sur le Caucase et l’Ukraine. À y regarder de plus près, les plus grands exemples de la littérature russe semblent soudain regorger de discours impérialiste, de conquêtes romancées et de cruauté, mais aussi de silence sur leurs conséquences.
Examinons les stratégies utilisées par la Russie dans le domaine intellectuel et créatif depuis des années, des décennies et des siècles.
1. Absorber
L’une des principales règles pour réussir sa carrière intellectuelle ou artistique dans l’empire russe, quelle que soit l’époque, y compris durant l’ère soviétique, consistait à se fondre dans le milieu intellectuel, universitaire, professionnel et artistique russe. Toutes les autres cultures nationales ont été réduites à de l’ethnographie et leur développement s’est heurté à un plafond de verre. L’appartenance d’un certain nombre d’artistes a donc été remise en question. Ils ont étudié et travaillé dans l’empire russe, et même si leur identité nationale était importante pour eux, elle s’est très souvent dissoute dans le contexte dominant des récits et de la langue russes. La politique de déportation de l’Empire russe a rendu la définition de toute identité nationale encore plus confuse.
Rappelons que les passeports soviétiques comprenaient une section «nationalité», que les citoyens étaient libres de compléter à leur guise lorsque leur premier papier d’identité officiel leur était remis à l’âge de 16 ans. Ainsi, l’enfant d’un couple bouriate-arménien, par exemple, avait-il la possibilité de devenir russe. De tels choix n’étaient pas rares. L’inscription de la mention «juif» dans le passeport était un obstacle pour faire carrière, et toute personne issue de familles de «nationalistes ukrainiens» pouvait difficilement entrer à l’université. Bien que l’URSS ait été présentée comme une communauté égalitaire constituée de peuples libres et fraternels, la Russie était en réalité la nation titulaire. L’impression donnée était donc que «soviétique» voulait dire «russe».
Par ailleurs, toutes les études slaves dans le monde étaient très centrées sur le russe, peu voire aucune attention étant accordée aux autres langues slaves. La littérature russe a été traduite et soutenue, tandis que le biélorusse et l’ukrainien ont été marginalisés et considérés comme faisant partie de l’espace dit panslave. Il n’est donc pas surprenant que l’on ait eu tendance à associer principalement la culture slave au russe, en particulier en dehors de l’Europe.
L’un des exemples les plus marquants d’une telle erreur d’interprétation est «l’avant-garde russe», à laquelle appartiennent des artistes tels que Kazemir Malevich. De nombreux musées et médias ont modifié, dans leurs présentations, l’origine du célèbre artiste: il n’est plus indiqué qu’il est «russe» mais «né en Ukraine de parents d’origine polonaise».
Une série de pastels d’Edgar Degas a également fait l’objet de cette démarche de révision. De «Danseuses russes», la série a été renommée en 2023 «Danseuses en costume ukrainien» par le Metropolitan Museum et «Danseuses ukrainiennes» par la National Gallery.
De nos jours, force est de constater qu’indiquer l’appartenance nationale des artistes, autrefois déclarés comme russes, est bien plus complexe que la simple indication de leur naissance ou de leur nationalité.
2. Faire taire et éliminer
Bien qu’il ait fallu faire preuve de mimétisme et d’assimilation pour réussir, tout le monde n’était pas prêt à trahir son identité nationale et à renoncer à des contextes importants dans son travail créatif et dans sa vie professionnelle. Les décideurs politiques russes de différentes époques ont donc dû chercher des méthodes plus radicales pour neutraliser les plus artistes les plus obstinés.
Du XVIIe au XXe siècle, la politique de l’État russe en matière de langues et de littératures nationales consistait en grande partie à effacer les «éléments présentant une menace». Les interdictions les plus strictes, comme la Circulaire de Valouïev (1863) et l’Oukase d’Ems (1876) interdisaient la rédaction de documents, la publication et l’enseignement dans les langues nationales sous peine de poursuites, d’arrestation et même de mort.
Dans les documents officiels, la russification totale est clairement déclarée comme étant l’objectif de l’empire russe. En conséquence à cette russification forcée, il n’était pas rare, dans les grandes villes, d’être visé par des mesures de répression pour avoir parlé ukrainien. «La langue des veaux» était le terme péjoratif couramment utilisé pour désigner la langue ukrainienne, pour indiquer qu’il s’agissait d’une langue de paysans.
L’un des exemples les plus dramatiques de tentatives d’élimination de l’intelligentsia culturelle nationale est la «Renaissance fusillée» qui a eu lieu en Ukraine en 1936 et 1937. Quelque 200 poètes, écrivains et artistes de langue ukrainienne des années 20 et 30 ont été emprisonnés, torturés et, dans de nombreux cas, fusillés pour «nationalisme bourgeois ukrainien». Même si un grand nombre d’artistes souscrivaient aux idées du socialisme et du communisme, ils n’en étaient pas moins réduits au silence, car des voix ukrainiennes fortes pouvaient mettre en danger la domination russe.

Le Théâtre Berezil, actif de 1922 à 1933, était une troupe de théâtre soviétique et ukrainienne d’avant-garde fondée par Les Kourbas.
3. Marquer son territoire et imposer sa culture
Après avoir préparé le terrain et supprimé les cultures nationales, il était facile d’imposer la culture russe comme étant «la plus grande». Dans tous les territoires occupés, la langue russe était obligatoire dans les écoles et les professeurs de russe recevaient une prime sur leur salaire. Dans toutes les républiques soviétiques, les thèses de doctorat ne pouvaient être soutenues qu’en russe et la plus grande partie de la littérature professionnelle n’était également disponible qu’en russe. Dans le programme scolaire, la littérature russe était une matière principale indépendante, à la différence de la littérature mondiale. L’histoire était construite et enseignée de manière à être centrée sur la Russie. La littérature étrangère n’était que peu traduite dans les langues nationales, les films étrangers n’étaient doublés qu’en russe. Les films et les dessins animés soviétiques étaient majoritairement en russe; les héros représentant d’autres nationalités parlaient avec des accents et avaient généralement des rôles sociaux stéréotypés. Après l’effondrement de l’URSS et jusqu’au moment de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’influence des médias et des contenus (aujourd’hui officiellement russes) est restée forte. Moscou était considérée comme le centre de l’industrie du spectacle et du divertissement, la ville de l’argent et de la réussite.
Ainsi, en donnant à des rues des noms d’artistes russes et en érigeant des monuments à la gloire de poètes russes dans des lieux avec lesquels ils n’avaient aucun lien, la Russie avait pour seul but de marquer son territoire et d’imposer sa culture et sa langue à tous les citoyens soviétiques. D’autres cultures locales ont été qualifiées de cultures «primitives», «ethniques» ou «paysannes» par rapport à la culture russe, considérée comme supérieure.
La mise en œuvre de telles politiques sur de longues périodes a donné des résultats très divers. Si l’on prend le cas de la Biélorussie, où le biélorusse n’est plus parlé par la plupart des personnes ayant des grands-parents dont c’était la langue maternelle, force est de constater que la russification forcée peut avoir des effets dévastateurs.
4. Raconter l’histoire de façon à servir sa cause
Avec sa puissante machine de propagande, la Russie a toujours réussi à déformer la vérité de manière orwellienne. L’un des principaux prétextes avancés par la Russie pour justifier son entrée en guerre contre l’Ukraine en 2014 et le début de l’invasion à grande échelle du pays en 2022 était sa volonté de protéger la «population russe». La définition de «population russe» était liée à la langue parlée, même si la plupart des russophones d’Ukraine se définissaient comme Ukrainiens et étaient les victimes sur plusieurs générations de la russification forcée décrite plus haut.
L’attitude envers la culture ukrainienne dans les territoires occupés par la Russie était brutale et avait pour but de l’éliminer. En 2014, «IZOLIATSIA», un centre d’art contemporain situé à Donetsk, a vu toutes ses œuvres d’art détruites et a été transformé en une prison dans laquelle sont détenus et torturés les Ukrainiens ne soutenant pas la RPD.
Depuis l’invasion à grande échelle, plus de 1000 objets du patrimoine culturel ont été endommagés et de nombreux musées ont été pillés. Dans les territoires occupés, l’enseignement est immédiatement basculé sur le programme russe, qui regorge de propagande anti-ukrainienne. Parallèlement, les bibliothèques se vident de livres ukrainiens et les villes se remplissent de panneaux publicitaires reprenant des citations chauvines de poètes russes. Dans la ville de Marioupol, actuellement occupée, les visages d’écrivains russes ornent la clôture érigée autour du théâtre qui a été bombardé intentionnellement en mars 2022 par la Russie alors que des centaines de civils locaux s’y cachaient.
Panneau d’affichage à Kherson, avec une citation de Pouchkine, sous le message «Kherson est une ville de l’histoire russe». La photo a été prise après la libération.
Évidemment, dans le contexte actuel de la guerre déclenchée par la Russie, la culture russe ne doit être utilisée ni comme un outil de réconciliation ni comme un mécanisme visant à détourner l’attention vers des choses «belles» et «bénéfiques», alors que chaque jour l’armée russe commet des crimes de guerre, endommage les infrastructures civiles et tue des Ukrainiens.