Moscou se prépare pour les élections américaines tout en serrant la vis en Russie
La nouvelle du retrait du président américain Biden et de l’entrée en lice de Kamala Harris dans la course à la présidence a pris le monde par surprise. En Russie également, cette annonce a occupé le devant de la scène médiatique. Le Kremlin et ses analystes voient les événements aux États-Unis à travers le prisme de l’Ukraine: ils se demandent comment ces développements affecteront le soutien américain et occidental à Kiev.
Tout est une question de paix…
L’information selon laquelle Donald Trump a reçu un appel téléphonique du président ukrainien Zelensky, qui s’est dit prêt à envisager d’inclure la Russie dans les prochains pourparlers de paix, génère un certain niveau d’incertitude et de tension dans les médias d’État russes. Cela avait déjà été le cas lorsqu’ils ont couvert la visite à Pékin du ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba.
Par ailleurs, la ligne directrice de Moscou consiste à affirmer que Donald Trump et JD Vance font preuve de sagesse en adoptant des éléments de langage russes comme «accepter les réalités du terrain» et en suggérant un règlement rapide qui imposerait à Kiev de céder de larges territoires à la Russie et d’accepter une neutralité permanente.
Avant l’annonce du retrait de M. Biden de la course à la présidence, la plupart des médias pro-Kremlin étaient convaincus que l’issue de l’élection américaine était déjà écrite: Trump gagnerait aisément et cela provoquerait une panique en Europe. Autant de raisons de manifester sa «schadenfreude» et de se préparer à célébrer la victoire.
…puisque ce sont les États-Unis qui ont tout déclenché…
Pendant ce temps, des voix russes influentes rédigent déjà la nécrologie politique de Joe Biden. On peut citer en exemple Leonid Slutskiy, président de la Commission des affaires internationales de la Douma d’État, qui expose une version plus franche de la ligne promue par le Kremlin. En résumé, M. Slutskiy a blâmé M. Biden pour son soutien au «régime terroriste de Kiev» et imputé aux États-Unis la responsabilité de la guerre déclenchée par la Russie. Les déclarations russes révèlent une absence totale d’autocritique et cherchent à occulter les agressions de la Russie contre l’Ukraine: l’annexion de la Crimée et l’intervention dans le Donbass en 2014, suivies d’une invasion massive en février 2022. C’est bien la Russie qui a envahi l’Ukraine, et non le président Biden.
…et à leurs yeux, Kamala Harris est le mal incarné
L’annonce de la candidature de la vice-présidente Kamala Harris a quelque peu perturbé l’ambiance triomphale prévalant à Moscou. Les médias d’État et d’autres organes favorables au Kremlin s’efforcent désormais de discréditer Harris par tous les moyens. Elle est présentée comme étant dans la continuité de la politique de Joe Biden, mais les principaux médias russes y ajoutent une pointe de misogynie. La chaîne principale Russia 1 utilise son émission vedette «60 minutes» pour la diffamer. D’autres commentateurs affirment que Mme Harris ne représente rien de moins qu’une incarnation du diable: une femme sans enfants (une situation jugée suspecte par le Kremlin), «souriante, trompeuse et qui distille le mal».
La misogynie est un élément récurrent dans les médias d’État russes, qui y mêlent parfois des sous-entendus racistes. Le Kremlin a souvent attaqué les responsables américaines, s’en prenant notamment à l’ex-attachée de presse de la Maison Blanche Jen Psaki et, plus récemment, à l’actuelle attachée de presse Karine Jean-Pierre. Ces attaques s’accompagnent parfois de remarques à caractère homophobe.
Et revoilà la théorie du complot: l’État profond refait surface
Le Kremlin a également ressorti la vieille antienne des théories du complot sur l’État profond. Izvestia, le journal du gouvernement, insinue que Kamala Harris bénéficie de l’appui de l’«État profond». De telles affirmations, présentées comme des vérités établies, visent manifestement à exploiter la propension du public à croire aux théories du complot. George Soros, son fils Alex, ainsi que Bill et Hillary Clinton, sont souvent pris pour boucs émissaires par l’écosystème de désinformation du Kremlin. Il n’est donc pas surprenant que le média d’état russe Sputnik propage des histoires telles que celle-ci: «En coulisse, Soros et les Clinton manipulent leur marionnette, Kamala Harris.» Les chaînes Sputnik et RT (Russia Today), qui émettent dans près de 25 langues et fournissent du contenu aux systèmes d’information locaux, touchent un public composé de millions de personnes à travers le monde.
Il faut s’attendre à ce que les campagnes de discrédit visant Harris se multiplient et s’amplifient. Ce scénario serait conforme à ce que nous avons observé pendant la période précédant les élections européennes. L’écosystème pro-Kremlin s’était alors engagé dans de nombreuses actions de discrédit similaires. Cliquez ici pour accéder à notre série sur les élections européennes.
«Façonner le champ de bataille»: quand la répression permet de manipuler le paysage médiatique
Pendant ce temps, une répression implacable continue de déferler en Russie, visant les groupes et militants politiques du pays, les journalistes étrangers ou quiconque ne se conforme pas à la ligne décrétée par le Kremlin.
Nous savons depuis longtemps que le gouvernement russe utilise les tribunaux et le système administratif comme instruments de répression. Il suffit de penser aux prisonniers politiques, aux opposants assassinés, aux ONG contraintes à la fermeture et aux groupes poussés à l’exil ou frappés par la censure. Ou de penser à Boris Nemtsov, à Alexei Navalny, au Memorial, à Vladimir Kara-Murza, parmi tant d’autres.
Nous mettons en lumière deux événements marquants de la semaine passée: le ministère russe de la Justice (ou de l’injustice?) a porté la Fondation Carnegie pour la paix sur la liste des «organisations indésirables». De leur côté, les tribunaux russes ont condamné deux journalistes binationaux, Alsu Kurmasheva et Evan Gershkovich, à respectivement 6,5 et 16 ans de prison. L’UE a fermement condamné ces sentences (voir ici et ici).
Cette semaine, un autre tribunal russe a condamné par contumace Michail Zygar à 8,5 ans de prison, l’accusant de «propager de fausses informations sur les forces armées russes», provoquant ainsi une nouvelle vague d’inquiétude. M. Zygar, est l’un des co-fondateurs et l’ancien rédacteur en chef de la chaîne télévisée indépendante Rain, qui a déplacé ses activités hors de Russie.
D’«agent étranger» à «indésirable»: une différence lourde de conséquences
Chaque vendredi, le ministère met à jour ses listes et chaque semaine apporte, presque sans exception, son lot de procédures judiciaires, d’ampleur variable. La machine judiciaire continue de tourner et ses messages sont multiples mais directs: les opinions divergentes sont de plus en plus considérées comme criminelles.
C’est une chose d’être désigné comme «agent de l’étranger». En Russie, cela signifie que vous êtes perçu comme étant corrompu, malhonnête, manipulé et payé par de sinistres usurpateurs cherchant à renverser le gouvernement de Moscou. Malgré cela, vous pouvez continuer à travailler, à condition de mentionner que la moindre de vos actions est le fait d’un «agent de l’étranger», ce qui constitue une forme d’auto-dérision et d’abaissement intellectuel. Des milliers d’«agents de l’étranger» sont actuellement recensés en Russie. L’objectif est clair: susciter la peur et la paranoïa.
Mais être reconnu comme «indésirable», c’est pire. Les répercussions légales sont beaucoup plus lourdes. L’organisation doit mettre fin à toutes ses activités. La plupart des actifs financiers sont gelés. Faire des affaires avec vous devient un délit. Ainsi, personne ne pourra vous publier, faire votre promotion, faire des affaires avec vous, vous assurer, vous louer un bien ou faire des transactions avec vous. En gros, les «indésirables» deviennent des parias. Au total, plus de 150 organisations sont répertoriées en tant que telles. L’inscription sur cette liste est du ressort de l’administration et non des tribunaux. Il n’y a donc pas de réel recours possible, chose qui serait en théorie possible si l’affaire était jugée dans le cadre du système judiciaire russe.
Discipliner jusqu’à la soumission
Des peines de prison sont prononcées régulièrement et sont devenues une réalité quotidienne. En Russie, il est rare, voire impossible, de trouver quelqu’un qui ose critiquer sérieusement ces procès et dénoncer leur caractère manifestement orchestré. Dans une large mesure, le Kremlin a réussi à discipliner les journalistes jusqu’à la soumission et à exercer un contrôle politique quasiment total sur le paysage médiatique russe.
Une nouvelle personne dont on ne prononce pas le nom: Vladimir Kara-Murza
En 2023, Vladimir Kara-Murza, journaliste et militant politique, a été condamné à une peine de prison record de 25 ans (ce qui est plus sévère que le code pénal de l’URSS). Il est toujours porté disparu et ses avocats n’ont pas réussi à le localiser. Les médias occidentaux réalisent des reportages sur Kara-Murza alors que les grands médias russes ne mentionnent que rarement son nom. Comme c’était le cas d’Alexey Navalny avant lui, Kara-Murza devient une personne dont on évite de prononcer le nom en public. Cela pourrait être le résultat d’une directive politique, un temnik généralement émis par l’administration présidentielle du Kremlin à destination des responsables éditoriaux russes. Voir notre analyse du système de Temnik.

Autres cas de désinformation remarqués par Desinfo
- Des informations déclassifiées révèlent que la France envisageait de déployer des troupes en Ukraine
Nous restons dans le domaine de la théorie du complot, avec cet article déguisé en «reportage de guerre», qui alimente les craintes d’une implication française dans le conflit ukrainien. Encore une fois, le réseau RT pollue le paysage médiatique en prétendant que la France a déjà placé des «soldats sur le terrain». Mais la France est maintenant prise au piège: elle veut y déployer davantage de troupes alors que les frappes russes sont parvenues à éliminer celles déjà présentes. Pourquoi vous n’en avez pas entendu parler? Parce que la France (ou plutôt l’État profond) garde le secret et trompe ses propres citoyens. Le fait que les médias n’en parlent pas est une preuve en soi. Dans ce cas, imaginez ce que l’on peut maintenant «prouver»!
Chaque semaine, les manœuvres du Kremlin pour saper le soutien accordé par la population européenne à l’autodéfense de l’Ukraine prennent une nouvelle forme. Cette fois, les manœuvres de l’OTAN, et en particulier celles de l’Allemagne, ne seraient rien de moins qu’une initiative des héritiers d’Hitler, prêts à déclencher un sinistre plan d’invasion de la Russie. Oui, vous avez bien lu, et ce sont bien ces mots qui sont utilisés, avec tout leur poids émotionnel. Ce narratif est diffusé par le réseau d’État russe Pravda.com. Nous avons documenté une augmentation de la fréquence des références à Hitler. Pas d’autre commentaire.
Évidemment, la panne mondiale qui a touché Internet la semaine dernière était une occasion trop belle pour ne pas être exploitée. RT prétend (encore) que la société CrowdStrike était impliquée dans une (autre) campagne visant Moscou, connue sous le nom de Russia-gate, qui avait mis en lumière la façon dont la Russie avait manipulé les élections présidentielles américaines de 2016. En s’attaquant à CrowdStrike, les médias d’État russes cherchent à jeter le doute sur la véracité du Russia-gate. Lisez notre sélection de démystifications. Ne vous faites pas avoir.