RT (Russia Today) en tant qu’activiste de la guérilla
En général, les porte-voix du Kremlin, tels que RT et Sputnik, cachent le fait qu’ils contournent les interdictions de diffusion imposées par l’UE et les États-Unis. Ces médias tournent fréquemment en dérision les mises en garde émises par les gouvernements des pays occidentaux relatives aux opérations d’influence menées en continu par Moscou, en particulier son ingérence dans les élections démocratiques. Ils font régulièrement intervenir des «analystes» ou des politiciens complaisants affirmant que ces avertissements sont infondés et ne sont que des manifestations «hystériques» de «russophobie».
Il arrive parfois que les agents de propagande du Kremlin baissent leur garde et laissent échapper des informations sur leurs activités réelles. Cela a été le cas sur RT, lors de l’interview plutôt étrange de sa rédactrice en chef, Margarita Simonyan, le 8 septembre.

Capture d’écran de RT
«Nous menons une guerre de l’information»
Simonyan, connue pour ses propos déconcertants, a bâti RT et son affilié Sputnik en s’appuyant sur des lignes idéologiques militaires plutôt que sur des principes journalistiques. Le groupe s’est développé grâce à une contribution financière considérable de l’État russe, ce qui lui a permis de mettre en place des plateformes dans plus de 25 langues. En réalité, RT, Sputnik et d’autres organisations gouvernementales se font passer pour des organes de presse légitimes, dissimulant ainsi une opération de propagande qui masque également des opérations d’influence visant l’Afrique et l’Amérique latine.
En 2012, Simonyan s’est sentie assez confiante pour déclarer ouvertement que RT existait pour «les mêmes raisons qu’un pays possède un ministère de la Défense» et qu’elle avait pour mission de «mener une guerre de l’information».
Revenons en septembre 2024
Dans cette récente interview, Simonyan a sous-entendu que suite aux sanctions américaines et européennes, RT «a adopté des tactiques de guérilla», suggérant un passage à des opérations clandestines.
«J’en avais déjà parlé auparavant sans entrer dans les détails, et je ne vais pas non plus en donner dans le futur», a affirmé Simonyan, «mais j’ai déjà annoncé publiquement que nous maintenons notre présence dans ces pays, que nous y poursuivons nos activités et que nous continuerons à le faire, bien que dorénavant de manière indirecte».
En quoi consiste donc ce travail «indirect»? «Je ne vais évidemment pas révéler avec qui nous avons collaboré ou pas, mais je dirai que nous allons persévérer autant que possible».
Elle a laissé entendre que s’«ils ne nous appréciaient pas quand nous opérions ouvertement, ils nous ont détesté encore plus lorsque nous avons commencé à agir de manière détournée». Et de conclure: «On récolte ce que l’on sème».
Des propos qui contredisent ceux du parti: «RT est un média de grande valeur»
Les accès de franchise de Simonyan contredisent la rhétorique officielle du Kremlin. Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a déclaré à plusieurs reprises que RT n’avait jamais rien fait d’illégal, sinon cela aurait été porté devant les tribunaux. Zakharova considère que les accusations selon lesquelles RT mènerait des opérations d’influence sont «ridicules et sans fondement». Et de poursuivre: «RT mène depuis des années un travail journalistique de valeur, voilà pourquoi l’establishment occidental veut faire taire cette voix qui s’écarte du courant dominant».
Annoncées plus tôt en septembre, les nouvelles sanctions américaines contre le groupe de médias Rossiya Segodnya ont été qualifiées par Sputnik de «réaction hystérique aux accusations infondées d’ingérence électorale russe», ces sanctions représentant «une insulte à la liberté d’expression aux États-Unis».
Notre base de données recense un grand nombre d’exemples de la rhétorique du Kremlin, diffusés dans plusieurs langues. Voici quelques titres représentatifs de cette tendance: «Les médias russes ont été la cible d’une attaque terroriste informationnelle de la part des États-Unis», «La Russie est diabolisée car elle combat l’endoctrinement par les médias de l’Occident collectif», «RT est prise pour cible parce qu’elle a montré que le conflit ukrainien est une guerre par procuration de l’Occident» et «Les sanctions contre RT révèlent que les États-Unis désespèrent de préserver un ordre unipolaire en déclin».
Dans le même style, on a des déclarations dépeignant l’UE comme un «cauchemar orwellien» et prétendant que la France a instauré un «ministère de la Vérité» pour contrôler l’accès de ses citoyens à l’information.
Est-ce de la vantardise ou une «mesure active»?
Les fanfaronnades de Simonyan pourraient être interprétées comme du lobbying pour conserver une importante subvention allouée par l’État russe. Exagérer l’effet de la désinformation ou d’autres «mesures actives» secrètes est une technique ancienne pour désorienter l’ennemi.
En 2022, après l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie, l’UE a imposé des sanctions pour suspendre les activités de diffusion et les autorisations de plusieurs médias de désinformation russes sous contrôle de l’État. RT France a été déboutée de son appel contre l’interdiction de diffusion devant la Cour européenne de justice. Après avoir déposé le bilan, la chaîne RT France a fait son retour sous une nouvelle identité: «RT Afrique».
RT et Sputnik poursuivent leurs activités à l’international, diffusant du contenu en plusieurs langues dans le cadre d’une stratégie de communication globale orchestrée par Moscou.
Si vous voulez en savoir plus, nous vous proposons cette présentation générale de RT et de Sputnik.
Consultez d’autres études: une analyse des instruments de la «guerre de l’information» menée par Moscou.
Voici un lien présentant les dernières sanctions américaines contre le média d’État russe RT le 13 septembre 2024