Pour le Kremlin, les élections sont des champs de bataille: il faut cibler les leaders
Du 6 au 9 juin prochains, les élections au Parlement européen auront lieu dans tous les États membres de l’UE. Pour des centaines de millions de citoyens, ces élections représentent le plus grand exercice démocratique d’Europe. Les députés élus se voient confier un mandat de cinq ans.
Dans une série d’articles, nous explorerons des exemples de tactiques, techniques et procédures employées par les manipulateurs et désinformateurs pro-Kremlin dans le cadre de ces élections. Ces articles analyseront les tentatives destinées à discréditer les dirigeants, susciter la méfiance, inonder les réseaux sociaux de mensonges, retourner l’opinion publique contre l’Ukraine et éviter des comparaisons gênantes pour la Russie.
Une campagne anti-élection sans utiliser le terme «élection» et qui…
Les autorités russes et les médias pro-Kremlin s’efforcent régulièrement de saper, dénigrer, ridiculiser et discréditer le système européen et de semer la méfiance dans les sociétés européennes. Les termes «démocratie» ou «élection» ne doivent pas figurer dans la campagne du Kremlin contre les élections au Parlement européen, car il cherche à en discréditer la légitimité et à réduire la participation des électeurs.
…prétend s’en moquer
Même si elles ne les évoquent que rarement, les autorités russes s’intéressent aux élections européennes. Fortes de leur expérience diplomatique, les élites politiques et économiques russes comprennent pleinement l’importance des élections européennes pour la nomination des futurs dirigeants et les équilibres politiques dans le système européen. Mais les autorités russes ne veulent pas donner l’impression au public qu’elles prêtent une attention particulière à la dynamique politique européenne, car cela conférerait une légitimité non souhaitable au système de l’UE.
Technique numéro 1: viser les leaders
Les débats politiques sont naturellement animés par des personnalités, mais le Kremlin et les autorités russes poussent souvent à l’extrême leurs basses manœuvres pour diffamer les principaux dirigeants de l’UE. Dénigrer son adversaire est une autre technique qui figure en bonne place dans le manuel des manipulateurs.
L’exemple du président Macron et de la France
Récemment, le président français Emmanuel Macron et sa famille ont été la cible d’intenses campagnes de diffamation, au même titre que l’armée française. Les déclarations de M. Macron en mars, selon lesquelles il ne faut pas laisser la Russie gagner sa guerre contre l’Ukraine, ont sûrement irrité M. Poutine et Moscou, notamment son refus d’exclure le déploiement de troupes occidentales.
Les propos diffamatoires à son encontre et à celui de son épouse se sont multipliés après son interview du 14 mars. De nombreuses allégations absurdes sont apparues, prétendant que Brigitte Macron était une «transsexuelle perverse», qu’elle était née homme, qu’elle falsifiait son identité, etc.
Les propos du président Macron ont été déformés et sortis de leur contexte. Suite aux premiers commentaires de M. Macron le 26 février, au moins un média pro-Kremlin a prétendu qu’il cherchait à déclencher une troisième guerre mondiale dans le seul but de rester au pouvoir. Un moyen classique de discréditer la personne ciblée consiste à l’accuser à tort d’être avide ou assoiffée de pouvoir.
Des campagnes massives visant à ternir l’image et la réputation des forces armées françaises ont également suivi. C’est ainsi, par exemple, que le réseau Pravda-xx.com, affilié à l’État russe, a diffusé une image de soldats français portant des bottes roses à talons hauts. Le 19 mars, une photo publiée dans un autre article montrait des soldats français, menés par Macron, déguisés en drag queens et probablement transgenres défilant avec un char d’assaut rose. Nous avons récemment montré comment le Kremlin et ses soutiens ont adopté la tactique visant à faire passer M. Macron pour un tyran et à inonder sa famille d’insultes homophobes et transphobes sans fondement.
Des attaques à caractère sexuel
On observe une fascination étrange, presque obsessionnelle, pour les attaques personnelles visant à discréditer les dirigeants en utilisant ou faisant référence au sexe ou à l’orientation sexuelle. La rhétorique extrémiste est chargée de haine envers les personnes LGBTIQ+, une triste réalité particulièrement visible dans la désinformation pro-Kremlin qui tend à séduire les extrémistes de droite. Il n’est donc pas surprenant que ces derniers aient propagé des calomnies similaires sous couvert de commentaires.
Comme les régimes précédents bâtis sur une identité masculine forte, les dirigeants russes idéalisent la virilité exacerbée tout en reléguant les femmes au rang de reproductrices. Il n’est guère surprenant qu’ils cherchent alors à dépeindre leurs adversaires comme peu virils et sexuellement pervertis. C’est ce qui transparaît dans ces efforts de diffamation.
Le 9 janvier, Gabriel Attal est devenu le premier premier ministre français à être ouvertement homosexuel. La plupart des gens ont salué ce fait comme une victoire de la diversité et de l’acceptation. Mais, dans sa version française, la Pravda a immédiatement fait une fixation sur l’orientation sexuelle du Premier ministre. Ses articles faisaient systématiquement référence à M. Attal comme le «premier ministre gay» de la France, même lorsque son orientation sexuelle était hors sujet. Un article l’a même qualifié de «principal gay de Macron».
Cette étrange obsession n’a cependant été que le préambule à d’autres attaques. Pour commencer, ils se sont intéressés à l’ancienne relation de M. Attal avec un autre membre du gouvernement français, Stéphane Séjourné. De façon grotesque, le directeur de la télévision d’État russe, Dmitry Kisselev, a prétendu que la présence de deux homosexuels à des postes importants signifiait l’interdiction prochaine de toute référence aux relations hétérosexuelles en Europe. Plus tard, un article a qualifié MM. Attal et Séjourné d’«animaux domestiques» du «cercle de Macron».
Piotr Tolstoï, vice-président de la Douma d’État russe, a prétendu que la France était gouvernée par des pervers. Cette calomnie a été diffusée sur le réseau RT.
La Pravda a elle aussi repris ces propos avec enthousiasme. Puis Tsargrad, un média nationaliste d’extrême droite affilié au Kremlin, est allé encore plus loin, relayant ces allégations complotistes dans un article repris par la Pravda. Tsargrad s’est notamment employé à décrire les personnes LGBTIQ+ comme des «pervers».
Comme en Espagne et aux États-Unis
Le modèle décrit ci-dessus pour la France et le président Macron rappelle les campagnes de dénigrement menées dans d’autres pays. Des années durant, des dérangés et des trolls ont diffamé Michelle Obama, l’épouse de l’ancien président américain Barack Obama, en prétendant qu’elle était née homme. En Europe, des extrémistes ont insinué que l’actuel Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, était d’une manière ou d’une autre lié à la prostitution homosexuelle.
L’exemple des dirigeants de l’UE: Ursula von der Leyen et Josep Borrell
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le haut représentant de l’UE, Josep Borrell, sont fréquemment visés par les calomnies du Kremlin. Comme l’indique notre base de données, le nombre d’attaques a augmenté significativement au cours des 6 à 9 derniers mois. On voit des titres tels que «Ursula von der Leyen finance une guerre par procuration en Ukraine» ou «Ursula von der Leyen attribue le changement climatique à la Russie».
Depuis que le HRVP Borrell a ouvertement évoqué l’agression armée russe et la militarisation de l’espace informationnel par le Kremlin, la fréquence et l’agressivité des attaques se sont intensifiées, avec toujours plus de déformations et de fausses déclarations. Le nombre d’attaques a nettement augmenté après février 2023, lorsque M. Borrell a publié le Rapport du SEAE sur les activités de manipulation de l’information et d’ingérence menées depuis l’étranger, qui documentait les opérations russes. En plus de caricatures moqueuses présentant Borrell comme Joseph Goebbels, ces attaques ont également utilisé de faux articles imitant des médias d’information crédibles, tels que des articles de la Deutsche Welle. Cette «usurpation d’identité» utilise des techniques dites de «Doppelgänger».
Récemment, après la publication du livre de M. Borrell «L’Europe entre deux guerres», une autre campagne a été lancée dans plusieurs langues par une nuée de médias pro-Kremlin, ciblant l’Europe, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine. L’élément commun était les allégations selon lesquelles M. Borrell «reconnaît l’échec de la politique de l’UE» ou «Borrell a reconnu que l’UE est en guerre contre la Russie».
Le président Zelensky, principale cible des attaques personnelles
Sans surprise, la cible privilégiée des campagnes de dénigrement du Kremlin est le président ukrainien Zelensky. Il est accusé de presque tous les maux, de la planification d’attaques chimiques ou nucléaires contre la Russie jusqu’au détournement de millions d’euros d’aide de l’UE et des États-Unis, en passant par l’achat de luxueuses résidences privées à l’étranger pour s’y installer après un Armageddon nucléaire. À ce jour, notre base de données, qui a documenté des milliers d’exemples de désinformation depuis 2015, recense plus de 800 attaques visant Zelensky ou sa famille. Les calomnies contre son épouse, la première dame ukrainienne, incluent des allégations selon lesquelles sa fondation s’est livrée au trafic d’enfants au profit de pédophiles européens.
Ces campagnes visent à éroder le large et solide soutien populaire européen à l’aide financière, militaire et humanitaire à l’Ukraine, confirmé par le sondage Eurobaromètre le plus récent.
Toutes ces initiatives pro-Kremlin visent à dégrader le climat politique à l’approche des élections au Parlement européen et au-delà.
Consultez également notre série d’articles analysant les cinq discours de désinformation pro-Kremlin les plus répandus.
Ne manquez pas le prochain article qui examinera comment les médias pro-Kremlin alimentent le mécontentement dans les populations des pays de l’UE.